En 2014, la série culte Misaeng racontait la difficulté des salariés en contrat précaire à intégrer les effectifs d’une grande entreprise. Onze ans plus tard, La Vie rêvée de M. Kim nous montre combien il est difficile, même avec une bonne position, même avec beaucoup d’expérience, de conserver sa place dans ce type d’environnement professionnel.
Le héros de La Vie rêvée de M. Kim s’appelle Kim Nak Su (Ryu Seung Ryong). Agé de 50 ans, il a 25 ans d’ancienneté au sein de l’entreprise de Télécom ACT, où il occupe un poste de manager de département. Marié, père de famille et propriétaire d’un appartement, il se démène pour obtenir la promotion de ses rêves, celle qui le fera accéder au statut de cadre supérieur. Il suffit cependant d’un seul faux pas pour que sa carrière bascule vers une toute autre direction. Muté par son chef Baek Jun Tae (Yoo Seung Mok) dans une des filiales du groupe, Nak Su ne tarde pas à réaliser qu’il a tout simplement été mis au placard. Il décide néanmoins de cacher la situation à son épouse Park Ha Jin (Myung Se Bin), qui est femme au foyer, et à son fils Su Gyeom (Cha Kang Yoon), encore étudiant.
La Vie rêvée de M. Kim est inspiré d’un webtoon écrit par Song Hee Goo et illustré par Kim Byeong Gwan, qui a été publié fin 2023 sur la plateforme Naver. L’adaptation est signée de Kim Hong Gi, qui a écrit et réalisé le film Extreme Festival, et de Yoon Hye Sung, une nouvelle scénariste.
Diffusée sur JTBC entre le 25 octobre et le 30 novembre 2025, la série a d’abord peiné à trouver son public, navigant entre 2,8 et 3,5% de parts d’audience pour ses premiers épisodes. Une situation inhabituelle pour Ryu Seung Ryong, star de Moving et de Low Life, dont la présence à l’écran est d’ordinaire synonyme de carton télévisuel. Grâce à un excellent bouche à oreille, La Vie rêvée de M. Kim a cependant conjuré ce mauvais départ pour s’imposer comme un véritable succès, finissant sa course à 7,567% après une ascension continue. Un revirement mérité, qui tient sans doute à sa capacité à capturer avec humour et sensibilité les désillusions d’une génération.
La Vie rêvée de M. Kim débute comme une comédie satirique centrée sur un personnage plus vrai que nature. Kim Nak Su n’est pas un protagoniste parfait. Il a même d’énormes défauts. Bien que détenant une véritable expertise en tant que commercial, il n’est pas un bon manager avec son équipe, des trentenaires avec lesquels il ne sait pas communiquer. Il n’est pas inhumain pour autant, puisque dès qu’il le peut, il se mouille pour son collègue et ami Tae Hwan (Lee Seo Hwan) en tentant de lui obtenir une promotion.
Mais à sa décharge, son chef comme son junior aux dents longues, Do Jin Woo (Lee Shin Ki) ne lui facilitent pas la tâche, n’hésitant pas à l’exploiter au besoin, comme lors de la scène dans l’épisode 2 où, trainé sur le terrain de golf contre son gré pour satisfaire des clients, il se retrouve à faire le chauffeur et à payer l’intégralité des prestations, y compris son propre trophée.
Etant constamment mis à l’épreuve par ses supérieurs et contraint de fayoter, Nak Su compense en fanfaronnant, y compris au sein de sa famille. Bien qu’il aime sa femme, il ne l’écoute jamais et lui interdit même de travailler, pour ne pas se sentir dévalorisé en tant que chef de famille. Son égocentrisme le prive également d’une relation de qualité avec son fils Su Gyeom, qu’il semble percevoir comme un faire-valoir. Bien entendu, la situation est plus complexe que cela, mais force est de constater que Kim Nak Su n’est ni un bon époux, ni un bon père au moment où nous faisons sa connaissance.
En réalité, La Vie rêvée de M. Kim ne s’impose pas tant comme une critique du monde de l’entreprise que comme un avertissement du danger que représente la loyauté inconditionnelle envers celle-ci, à l’heure où l’emploi à vie n’est plus garanti. La série dépeint ainsi avec réalisme et ce qu’il faut de détail les mécanismes d’un modèle économique qui broie les individus dès qu’ils deviennent moins utiles à l’organisation, à commencer par les salariés seniors.
C’est ce qui arrive au Manager Kim : maintenu dans l’illusion qu’il sera promu, il ne voit pas les signes annonciateurs de sa chute. Le spectateur, lui, les perçoit de plus en plus franchement. Comme dans cette scène de l’épisode 2 où, tournant le dos à la caméra, le chef Baek gravit les mains dans les poches les marches des immenses escaliers gris du building, tandis que Kim Nak Su les descend face à nous ; un plan qui symbolise à lui-seul leurs trajectoires respectives.
La mise en scène expressive de Jo Hyeon Tak, dont la créativité et la finesse nous avait déjà épatées sur The Atypical Family en 2024, est en phase avec les émotions de Nak Su, que ce soit pour restituer les chocs psychologiques successifs que vit celui-ci à mesure que le sol se dérobe sous ses pieds, ou pour exprimer avec poésie ses désirs profonds, parfois sous forme de rêve.
La force émotionnelle de la série doit aussi beaucoup à la bande originale au piano de Jung Jae hyung, qui lui apporte rythme et lyrisme, ainsi qu’à la sublime chanson « Le Solitudinaire » de Lee Juck, qui vous collera plus d’une fois les larmes aux yeux.
A mesure que le rouleau compresseur avance, on ressent la profonde détresse de cet homme qui, à l’âge où il devrait pouvoir profiter du fruit de ses efforts, voit à l’inverse toutes ses certitudes s’envoler, sa fierté piétinée et sa valeur niée. La comédie laisse alors subtilement place au drame, ou plutôt à un mélange des deux, car l’humour ne déserte jamais complètement la série.
Emporté par ce séisme, le manager Kim Nak Su n’aura d’autre choix que d’entamer un parcours initiatique douloureux mais salutaire, qui lui permettra d’apprendre à regarder et écouter les autres, et à ressentir ainsi peu à peu de l’empathie pour autrui mais aussi de l’indulgence envers lui-même.
A la fois drôle, bouleversant et incroyablement authentique, l’acteur Ryu Seung Ryong apporte de multiples dimensions à ce rôle plus complexe qu’il n’y parait. Il livre une performance époustouflante, sans doute l’une des meilleures de sa carrière. Tout au long de la série, l’humanité et l’universalité de son interprétation participent au regard plein de tendresse que l’on pose sur Nak Su, et ce, quels que soient ses choix. L’implication de Ryu Seung Ryong se ressent jusque dans le très beau générique de début, où sont utilisées ses véritables photos de jeunesse pour illustrer la vie de Kim Nak Su.
Le personnage est d’autant plus riche que l’acteur affiche une très belle alchimie avec ses partenaires de jeu au sein de la famille Kim : avec l’actrice Myung Se Bin (Doctor Cha), qui se révèle très juste et touchante dans la peau de l’épouse délaissée qui tente de faire entendre sa voix, et avec Cha Kang Yoon (La Fée et le bouvier), qui joue son fils et s’impose par son naturel comme une des révélations de l’année.
A travers le portrait de ce cadre ordinaire, La Vie rêvée de M. Kim dresse aussi à sa façon un état des lieux de la condition masculine dans une société patriarcale en mutation. Nak Su est en effet le pourvoyeur de fonds de sa famille mais aussi du statut social de celle-ci. Cette double responsabilité fait peser sur lui un poids considérable, d’autant qu’elle vient s’entrechoquer avec ses insécurités psychologiques personnelles. Car en parallèle, la série nous rappelle à quel point les blessures d’enfance influencent les travers d’adulte, ainsi que la manière dont l’adulte transmet ensuite ses valeurs à ses propres enfants.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que Su Gyeom cherche à s’émanciper du modèle paternel pour trouver sa propre voie. Malgré tout, il sera enclin à répéter sans le savoir certaines des erreurs de son père, notamment sur le plan financier – là encore, le drama offre une analyse percutante, cette fois sur les multiples répercussions qu’entraîne le non-dit parental.
Quant à Ha Jin, elle effectue un parcours inverse à celui de son mari : traitée avec légèreté par celui-ci au début de la série, elle reprend peu à peu le contrôle de sa vie, d’abord en passant un diplôme, puis en tentant sa chance dans la vie active. Il est intéressant de constater que si elle trouve de nombreuses gratifications sur le chemin, elle se heurte, elle aussi, de nombreux obstacles, comme les sarcasmes familiaux, ou la discrimination liée à son âge. La question est de savoir si le couple ressortira affaibli ou au contraire plus soudé à l’issue de l’épreuve qu’il traverse.
Par ailleurs, le drama nous fait découvrir, via l’exemple d’ACT Telecom, la diversité des métiers qui peut exister entre salariés d’une même grande entreprise, entre les salariés du siège, confortablement installés dans les locaux luxueux d’un gratte-ciel, mais soumis à la pression constante exercée de manière insidieuse par les patrons, et ceux de l’usine d’Asan, qui travaillent dans des conditions plus rudes mais partagent une plus franche camaraderie sous l’autorité d’une cheffe dévouée.
L’occasion de saluer les seconds rôles qui rendent cette fresque si vivante, de Yoo Seung Mok (Hyper Knife) en cadre sup’ manipulateur à Jung Eun Chae (Jeongnyeon: The Star is Born) en directrice d’usine énergique, en passant par Heo Nam Jun (Quand le téléphone sonne) en psy excentrique.
Finalement, La Vie rêvée de M. Kim nous rappelle qu’il est parfois possible de trouver un peu de bonheur même dans les moments les plus pénibles de la vie. Et ce n’est pas rien.
La Vie rêvée de M. Kim est disponible sur Netflix.
Caroline Leroy






