C’est le succès coréen de l’année sur Netflix, où il a accumulé plus de 35 millions d’heures visionnées, selon les chiffres communiqués par la plateforme(1). A cet engouement du public s’ajoute une pluie de récompenses en Corée – meilleur drama aux Baeksang Arts Awards, Grand Prix aux Blue Dragon Series Awards, etc. Des cérémonies au cours desquelles les deux acteurs principaux, IU et Park Bo Gum, ont aussi été largement récompensés. Quant aux acteurs secondaires, c’est bien simple, il leur a suffi d’avoir posé un pied sur le plateau de tournage pour obtenir un prix. Un triomphe qui nous laisse perplexes, avec un étrange sentiment de dissonance cognitive.
L’histoire de La Vie Portera ses fruits débute sur l’île de Jeju dans les années 1960. Oh Ae Sun (Lee Ji Eun, alias IU), une jeune fille élevée par sa mère haenyeo, rêve de s’extraire de sa condition sociale pour devenir poétesse à Séoul. Son seul complice est Yang Gwan Sik (Park Bo Gum), un ami d’enfance qui la soutient sans réserve. Un soir, ils s’enfuient ensemble à Busan pour découvrir le monde. Mais leur naïveté leur joue des tours dès le premier soir, où des commerçants les escroquent sans scrupule. Obligés de rentrer à Jeju, ils se marient en dépit des oppositions familiales. Ensemble, ils affronteront les épreuves de la vie.
La Vie portera ses fruits avait tout pour faire rêver, à commencer par un casting attrayant porté par IU (Hotel Del Luna) et Park Bo Gum (Good Boy) – du moins dans la première moitié de la série – et une équipe créative qui inspire confiance, emmenée par le réalisateur Kim Won Suk (My Mister) et la scénariste Im Sang Choon (When the Camellia Blooms). Le projet de conter le parcours de vie d’une famille sur une bonne cinquantaine d’années sur fond de modernisation de la Corée force également le respect, le genre de la saga demeurant plutôt rare dans le monde des séries locales.
Dès les premiers épisodes, les qualités de production sautent aux yeux. Certains décors naturels sont splendides, comme ce champ de colza filmé à renfort de travellings aériens, et qui forme un écrin de toute beauté pour accueillir les premiers flirts maladroits d’Ae Sun et Gwan Sik. Ou au contraire les intérieurs rustiques des vieilles baraques dans lesquelles les familles s’accrochent pour survivre. On se laisse volontiers charmer par les premiers épisodes, comme nous vous l’expliquions dans notre avis sur le début de la série.
Le réalisateur Kim Won Suk (Signal, Arthdal Chronicles), qui s’octroie la collaboration du directeur de la photographie Choi Yoon Man (Persona), mise sur des lumières harmonieuses et des couleurs chatoyantes pour créer un univers visuel esthétique. Trop esthétique. Et trop propre eu égard aux réalités sociales que le drama prétend nous montrer à travers l’histoire d’Ae Sun, Gwan Sik et leurs enfants. Enchaînant les images d’Epinal, La Vie portera ses fruits confronte ses protagonistes à la dureté de la vie tout en offrant une représentation des rapports familiaux naïve, voire sommaire.
A l’échelle individuelle, le drama part d’une émancipation ratée, celle d’Ae Sun, qui renonce à ses rêves pour élever ses enfants. Ses efforts permettront peut-être à ces derniers d’accomplir les leurs. L’idée est belle et l’on aurait adoré aimer cette histoire sur le sacrifice d’une génération au profit de la suivante. On regrette d’autant plus que le récit évince le développement psychologique des personnages au profit d’un pathos omniprésent, au point d’en devenir débilitant.
Si le segment consacré à la jeunesse d’Ae Sun a le mérite de dépeindre les conditions de vie difficiles des familles au cours des vingt années suivant la guerre de Corée, la partie dédiée à Geum Myeong, sa fille, présente un intérêt plus que limité, les péripéties demeurant désespérément anecdotiques. Les escales temporelles du récit ne sont pourtant pas choisies au hasard : les débuts de la croissance économique dans les années 60-70, la crise du FMI en 1997, la modernisation des années 80-90… La Vie portera ses fruits appréhende ces différentes périodes sous un angle résolument social, dépeignant parfois avec réalisme les répercussions des différentes crises sur les familles, même si l’on est loin de la puissance émotionnelle d’un Twenty Five Twenty One sur ce plan.
Dans le même temps, le drama évite soigneusement toute prise de position politique et toute prise de risque malgré les dictatures qui se sont succédé dans la seconde moitié du vingtième siècle. L’Histoire de Corée du Sud semble se dérouler à distance, se résumant à des flash-info sur un écran de télévision ou à des coupures de journaux.

Ces allusions historiques ont tout de même la vertu de nous aider à nous y repérer, à surmonter le chaos narratif généré par les différentes temporalités du récit. Le choix de confier deux rôles à IU – elle interprète Ae Sun et sa fille Geum Myeong – est sans conteste la plus mauvaise idée du drama, puisqu’il induit une confusion émotionnelle déstabilisante. D’ailleurs, l’histoire devient parfois incompréhensible à force de va-et-vient entre les époques avec la même actrice (on se repère avec ses coiffures). Et ce ne sont pas les poussées lacrymales exagérées, qui surviennent à peu près toutes les dix minutes jusqu’à l’overdose, qui viennent arranger nos affaires dans cette cacophonie intergénérationnelle.
Le jeu balourd d’IU, qui se résume à enchaîner les scènes de larmes et à brailler sur ses partenaires, n’est pas pour rien dans la propension du drama à faire lever les yeux au ciel. L’actrice, dont le physique d’idole de K-pop n’a rien de celui d’une paysanne des années 60, nous avait habitués à mieux, elle qui nous avait fascinés par son mystère dans le long métrage Persona, et qui était autrement plus touchante en diva immortelle dans Hotel Del Luna.
Mais IU est-elle réellement fautive ? Pas sûr. L’actrice ne peut guère faire de miracle avec des personnages souffrant d’une telle pauvreté d’écriture, en particulier Geum Myeong. On sait peu de choses sur la vie sociale et les centres d’intérêt de cette dernière, que l’on a vite fait de cataloguer comme une enfant gâtée capricieuse.
IU doit également composer avec un scénario sans finesse qui surligne les messages au Stabilo, comme dans ce moment où Geum Myeong, après avoir crié bêtement sur son père dans un café, lui confie : « Je suis juste avide, je suis égoïste. (…) Plus haut je veux monter, plus la culpabilité me retient. » Cette déclaration qui arrive comme un cheveu sur la soupe est d’autant plus étonnante que la jeune femme ne manifeste jamais aucune ambition. Elle est aussi symptomatique de l’absence de subtilité des dialogues, le sentiment exprimé relevant habituellement d’un processus inconscient et nécessitant un cheminement psychologique pour être formulé.
La présence de Park Bo Gum au générique, quant à elle, nous laisse avec des sentiments mitigés. L’acteur délivre une interprétation sans fausse note, même si ses traits distingués et son allure de citadin ont du mal à passer dans le contexte de précarité décrit au début du drama. Néanmoins, son temps de présence se réduit comme peau de chagrin au fil des épisodes, au point que l’on s’étonne de ne pas le voir cité en « participation spéciale » plutôt qu’en premier rôle masculin.

Le reste du casting de La Vie portera ses fruits n’est pas exempt de reproches, mais une fois encore, les acteurs ne sont pas les seuls responsables. Les versions adultes d’Ae Sun et de Gwan Sik sont interprétées par Moon So Ri (Jeongnyeon: The Star Is Born) et Park Hae Joon (Yadang: The Snitch), soit deux excellents acteurs. Si Moon So Ri semble avoir bien étudié les expressions d’IU et s’impose comme le maillon fort de cette distribution, Park Hae Joon ne cherche visiblement pas à cultiver la moindre similitude de jeu avec Park Bo Gum. On a d’ailleurs peine à imaginer qu’il s’agisse du même personnage : pêcheur taciturne et benêt dans sa jeunesse, Gwan Sik devient un père bougon et intolérant à l’âge adulte. Son rejet des hommes qui passent dans la vie de sa fille aurait pu être attendrissant mais devient vite exaspérant, surtout lorsqu’il concerne le mari de cette dernière.
Certains acteurs secondaires échouent à éviter le cabotinage, à commencer par Yeom Hye Ran (Mask Girl) et Choi Dae Hoon (Curtain Call), qui en font des caisses dans leur rôle respectif. On apprécie tout de même les performances sincères de Lee Jun Young (Weak Hero: Class 2) dans le rôle de Yeong Beom, malgré son rôle ingrat consistant à se faire constamment humilier, et Kang You Seok (Black Knight) dans celui d’Eum Myeong, un personnage qui revêt des aspérités intéressantes et s’avère moins antipathique que sa sœur. Quant à Kim Seon Ho (Comment traduire cet amour ?), il dégage une aura mystérieuse en projectionniste introverti lors de ses premières apparitions, mais s’affadit inéluctablement au fil des épisodes – une fois encore, l’écriture lui laisse peu de place pour briller.

Le traitement superficiel des personnages explique en grande partie l’effet déceptif du drama, l’impression d’avoir enduré seize longs épisodes pour n’arriver nulle part. Oui, car seize épisodes, c’est long. Surtout lorsque certaines scènes (de larmes, évidemment) s’étirent en longueur et que les personnages se crient dessus en permanence, jusqu’à épuisement du spectateur.
Cet épuisement est accentué par une voix off assommante qui ânonne le même discours du début à la fin et a le mauvais goût de verbaliser les émotions qui devraient transpirer des images. Ce discours est censé faire écho au titre original du drama, 폭싹 속았수다 (Pokssak sogatsuda), qui signifie « Merci pour votre dur labeur ». Ce message adressé par Geum Myeong à ses parents eut été autrement plus émouvant s’il avait été prononcé à point nommé le temps d’une scène signifiante au lieu d’être ressassé vingt fois pendant tout le drama.
On garde tout de même en mémoire quelques moments poignants ici et là : la mort d’un enfant, tragédie dont les répercussions psychologiques sur les autres enfants sont esquissées avec sensibilité le temps d’un demi-épisode (c’est d’ailleurs bien trop court), ou les confidences touchantes d’une grand-mère (Na Moon Hee, Navillera) qui invite sa petite-fille à vivre pleinement sa vie. On ne reste pas non plus de marbre devant la solidarité paysanne qui s’exprime dans les moments difficiles traversés par Ae Sun et Gwan Sik dans leur jeunesse à Jeju.
Ces traits d’émotion demeurent trop rares pour éviter à La Vie portera ses fruits le naufrage. Le drama échoue là où réussissait admirablement Pachinko (2022, Apple TV+), la série coréano-américaine inspiré du roman de Lee Min Jin, et qui embrassait lui aussi le destin d’une famille sur le long cours en mêlant différentes temporalités. Ces deux séries ne jouent clairement pas dans la même cour.
Elodie Leroy
(1) Source : communiqué de presse de Netflix du 17 juillet 2025
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