Eun Soo (Jeon So Nee) travaille en tant que vendeuse de produits de luxe dans un centre commercial. Un jour, un homme parvient à tromper sa vigilance en dérobant une montre très coûteuse, la plaçant dans une situation délicate vis à vis de sa hiérarchie. Son enquête la mène dans un magasin chinois tenu par un certain Jin So Baek (Lee Moo Saeng), qui se trouve être justement le coupable qu’elle recherche. Contre toute attente, Eun Soo sympathise bientôt avec ce dernier. Ce faisant, elle tarde à prendre conscience de l’attitude étrange de son amie Hee Soo (Lee Yoo Mi), qui semble l’éviter inexplicablement depuis quelque temps.
Eun Soo finit par découvrir que cette dernière, jadis grand espoir de la littérature enfantine, vit désormais cloîtrée chez elle, sans travail, dans la terreur des sautes d’humeur de son mari violent, Noh Jin Pyo (Jang Seung Jo). A la suite d’un nouvel épisode de maltraitance, Eun Soo et Hee Soo décident ensemble d’éliminer Noh Jin Pyo. Pour ce faire, elles imaginent un plan impliquant un travailleur clandestin du nom de Jang Kang (Jang Seung Jo), qui ressemble trait pour trait à Noh Jin Pyo.
Tu étais là (As You Stood By à l’international) est inspiré du roman « Naomi & Kanako » de Hideo Okuda, qui a déjà fait l’objet d’une adaptation en drama au Japon en 2016, avec Ryoko Hirosue et Yuki Uchida dans les rôles principaux. C’est donc une nouvelle version que nous proposent la scénariste débutante Kim Hyo Jung et la réalisatrice chevronnée Lee Jung Rim, à qui l’on doit les séries à succès Revenant (co-réalisé avec Kim Jae Hong), VIP et The Last Empress.
Contrairement à la version japonaise, qui ne se distingue pas par un style visuel particulier, Tu étais là revendique totalement l’héritage du film noir, dont il adopte les codes esthétiques. La plupart des scènes se déroulent dans une semi-obscurité, qu’il s’agisse des intérieurs éclairés au néon ou des extérieurs nocturnes. L’alliance de lumières chatoyantes, de couleurs vives et de noirs profonds enveloppe ainsi la série dans une atmosphère presque ouatée, encore renforcée par une musique contemplative qui contribue à captiver l’attention.
Ce parti-pris se justifie parfaitement par la teneur de l’intrigue, qui évoque irrésistiblement les classiques américains du genre, comme Le Facteur sonne toujours deux fois (Tay Garnett) ou Assurance sur la mort (Billy Wilder). On y retrouve la même idée d’une femme emprisonnée dans une vie qui ne lui convient pas et d’un mari à éliminer, sauf que cette fois, le mobile du crime n’est pas crapuleux. Et bien sûr, rien ne se déroule comme les deux complices l’avaient prévu.
La collaboration fructueuse entre la scénariste et la réalisatrice s’exprime aussi sur le plan de l’efficacité narrative. Le rythme est soutenu, mais le développement des personnages principaux est suffisamment soigné pour qu’on se sente rapidement familier avec eux. L’intrigue de Tu étais là réserve par ailleurs de nombreux rebondissements qui font froid dans le dos, ainsi que plusieurs cliffhangers imparables qui donnent immédiatement envie de voir l’épisode suivant.
Mais la série a surtout pour particularité d’aborder frontalement un thème délicat, celui des violences conjugales, tout en assumant pleinement sa nature de fiction divertissant, à sensations fortes. La version coréenne est à ce titre plus sombre et plus violente que la version japonaise, prenant ainsi le parti d’exprimer plus crûment la réalité de ces violences physiques et psychologiques.
Une scène en particulier témoigne du talent de la réalisatrice à immerger le spectateur dans cette expérience douloureuse. Située dans l’épisode 2, elle montre Noh Jin Pyo tabasser sauvagement Hee Soo à coups de pied, non sans avoir fait durer au préalable les préparatifs de son acte. En termes de mise en scène, Hee Soo est d’abord filmée au premier plan en train d’attendre avec angoisse son châtiment, tandis que son bourreau s’active au second plan ; puis, lorsque la violence se déchaîne, la caméra adopte le point de vue de la victime tombée à terre, mais située hors champ, pendant que le bourreau est filmé en contre-plongée en train de distribuer les coups face à la caméra. L’effet est saisissant.
A cette scène fera écho un peu plus tard celle, terrible, du meurtre de Noh Jin Pyo par Hee Soo et Eun Soo, filmée cette fois entièrement en plan-séquence. Le procédé s’avère particulièrement pertinent pour souligner la différence flagrante de force physique entre l’homme et les deux femmes, pendant que tous trois luttent pour leur survie dans une sorte de danse macabre où chacun doit s’accrocher à la moindre faiblesse de l’adversaire pour espérer gagner.
Au- coeur de ce cauchemar, Jeon So Nee (Parasyte: The Grey) est notre phare, celle qui nous guide avec détermination, le regard toujours vif derrière son apparence calme, tandis que Lee Yoo Mi (Mr. Plankton) dévoile une sensibilité à fleur de peau dans le rôle de la femme vulnérable qui se découvre des ressources insoupçonnées. Le travail en duo des deux actrices est également à saluer, notamment leur capacité à restituer le lien fusionnel qui unit les deux femmes alors qu’elles sont prises dans un engrenage infernal.
De son côté, Jang Seung Jo (The Good Detective) livre une performance mémorable et très surprenante dans le double rôle du mari violent et du clandestin chinois. Alors que les deux personnages ont ceci en commun qu’ils rivalisent d’abjection, il parvient en effet à leur donner un ton et une aura complètement différentes.
Tu étais là offre à ce propos un choc de classes sociales intéressant, entre les deux héroïnes de classe moyenne, le mari et sa famille de classe aisée, et le clandestin que l’on ne peut classer nulle part. Il est particulièrement judicieux que les deux extrémités sociales soient incarnées par le même acteur. Les personnages du mari aisé et du travailleur clandestin sont en effet le miroir l’un de l’autre, en ce qu’ils présentent la même façade inoffensive pour l’imaginaire commun : l’un par la respectabilité que lui confère son statut social, son job et son allure soignée, et l’autre par son attitude hésitante et pitoyable, que l’on associe spontanément à sa situation précaire.
Tu étais là livre ainsi une perspective originale sur le caractère trompeur des apparences, sur le contraste entre la manière dont les personnes se présentent en société et la réalité de leurs actes une fois que la porte du foyer est refermée.
Bien qu’Eun Soo soit proche de son amie et avertie sur le sujet des violences conjugales – son père continue de battre sa mère -, elle se laisse d’ailleurs aussi berner au début par la normalité feinte du mariage de son amie, la pensant même chanceuse en comparaison avec elle-même qui reste célibataire et se débat encore avec ses traumatismes.
Le fait qu’Eun Soo, avec son vécu familial, soit la seule ou presque à éprouver de la compassion pour le sort de Hee Soo illustre une triste réalité de nos sociétés, celle du manque d’empathie dont bénéficient les femmes en règle générale, que ce soit de la part des hommes – il n’y a qu’à lire les commentaires inhumains qui pleuvent sous les articles de presse relatant les féminicides pour s’en convaincre – ou de la part des autres femmes. Le drama suggère d’ailleurs intelligemment le rôle décisif qu’a pu jouer le personnage de la mère de Noh Jin Pyo, interprété par Kim Mi Sook (The Tale of Lady Ok), dans la construction de la personnalité monstrueuse de cet homme.
Un autre personnage complète cette réflexion : celui de Jin Yeong, la soeur de Jin Pyo, qui ne voit dans la révélation de la misère de Hee Soo qu’un obstacle à sa carrière de policière. L’actrice Lee Ho Jung, repérée par la réalisatrice dans le drama Song of the Bandits
(1), livre une interprétation impressionnante de cette femme froide et dévorée par l’ambition, pur produit d’un système familial complètement perverti. Elle est si crédible dans le rôle que l’on n’a même aucun mal à croire qu’elle puisse effectivement immobiliser un homme à terre.
Même s’il dénonce un fait de société, Tu étais là n’est pas, on l’aura compris, une oeuvre idéologique. Il n’est pas question de s’embarquer dans une dénonciation simpliste du patriarcat. Le propos, néanmoins, est bel et bien engagé, comme en témoigne une scène forte où un personnage nous interpelle face à la caméra sur notre complicité passive face à ce type de drame. Cela étant, il ne s’agit pas d’une série nihiliste, grâce à la peinture émouvante de la belle amitié entre Eun Soo et Hee Soo, ainsi qu’à la présence discrète mais solide de Jin So Baek, joué avec un flegme mélancolique par l’excellent Lee Moo Saeng (Gyeongseong Creature 2). D’autres alliés feront également leur apparition, confirmant la nuance du propos, mais nous n’en dirons pas plus.
Dès sa sortie sur Netflix le 7 novembre 2025, Tu étais là a remporté un grand succès, se classant numéro un des séries non-anglophones dès le troisième jour après sa sortie (source : Netflix). Une bonne nouvelle pour une série qui continue de faire réfléchir une fois le dernier épisode terminé.
Caroline Leroy
(1) Hancinema.net
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