Dans le quartier de Bukcheon à Hanyang, Dame Cho (Son Ye Jin) est une femme noble aussi intelligente que charismatique. En apprenant que son mari décide de prendre une concubine pour avoir un héritier, elle ravale sa colère. Lorsqu’elle reçoit la visite de son cousin Cho Won (Ji Chang Wook), dont la réputation est celle d’un séducteur notoire, elle imagine un plan machiavélique ciblant la concubine. Mais Cho Won a d’autres priorités depuis qu’il a rencontré Hui Yeon (Nana), une jeune veuve réputée pour sa vertu inébranlable. Il espère aussi depuis des années obtenir les faveurs de Dame Cho. Celle-ci lui propose un pari : s’il parvient à faire céder la veuve, elle exaucera son vœu.
Transposer à l’ère Joseon un chef d’œuvre de la littérature française comme Les Liaisons dangereuses (Pierre Choderlos de Laclos), qui a fait scandale lors de sa publication, n’est pas chose aisée. Non seulement l’adaptation d’un récit épistolaire aussi complexe est un exercice ardu, mais plusieurs versions passées ont marqué les esprits, du mémorable Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears au sulfureux Valmont de Miloš Forman pour le cinéma, en passant par les adaptations théâtrales, dont les plus récentes comptent la magnifique pièce mise en scène par Arnaud Denis en 2023. L’idée d’une adaptation dans la Corée féodale avait déjà été explorée en 2003 dans le film Untold Scandal (Lee Jae Yong), dont s’inspire justement la série qui nous intéresse.
Réalisé pour Netflix par Jung Ji Woo (Somebody) sur un scénario d’Ahn Hye Song et Lee Seung Young (The Art of Negociation), The Scandal mise sur un casting de stars – Son Ye Jin, Ji Chang Wook, Nana –, ce qui pouvait laisser craindre une mise en image édulcorée. Il n’en est rien. De noirceur, d’audace et d’érotisme, The Scandal ne manque pas.
Il ne faudra pas se laisser décourager par la lenteur du premier épisode, qui imagine la première rencontre entre de Dame Cho Hui et Cho Won adolescents et la corruption du second par la première. Nous découvrons également le quotidien de Dame Cho dans le présent, une existence pleine d’aigreur et d’ennui perturbée par la perspective de devoir former une jeune concubine. L’univers du drama prend vie avec l’entrée en scène de Cho Won, le séducteur venant bouleverser le monde rigide et résolument féminin dans lequel évolue Dame Cho, amenant avec lui moults rebondissements.
Le premier face-à-face entre les deux comploteurs – il y en aura d’autres – se joue dans l’ambiance crépusculaire d’un petit salon baigné d’une lumière dorée, et dévoile l’emprise exercée par Dame Cho sur Cho Won. Cet entretien marque aussi le coup d’envoi d’un jeu cruel qui aura des conséquences destructrices sur plusieurs personnes de leur entourage, et dont la première victime désignée est la fameuse veuve qui habite les fantasmes de Cho Won et dont l’existence même contrarie Dame Cho.
Servi par une photographie de toute beauté, The Scandal tisse un récit satirique enlevé, dans lequel le paraître, le mensonge et la perfidie règnent en maître. La direction artistique laisse deviner un budget conséquent mais la réalisation opte pour une certaine sobriété, même si elle s’autorise quelques fantaisies poétiques (les peintures qui s’animent pour assurer la transition entre certaines scènes).
Si le jeu cruel auquel se livrent Cho Won et Dame Cho s’avère douloureux lorsqu’il cible de pauvres innocentes, il devient jubilatoire lorsqu’il fait tomber les masques des dames de la noblesse ou révèle la superficialité de leurs maris carriéristes. Les rapports entre les hommes et les femmes en prennent pour leur grade dans un monde où l’innocence et la sincérité n’ont pas droit de cité, où le mariage n’est qu’une façade et où les jeunes gens ne sont que des instruments au service de l’ascension sociale des adultes.
Le choix de situer l’intrigue à la même époque que le roman (il est fait mention du tombeau du prince Sado, mort en 1762) permet d’apprécier, à travers cette histoire aux thèmes universels, les similitudes et les différences entre la noblesse française et la noblesse coréenne à cette période. Les deux mondes ont en commun de reposer sur une organisation ultra hiérarchisée, où les hommes comptent sur la corruption politique pour monter dans l’échelle sociale, cependant que les femmes vivent à la merci du qu’en-dira-t-on, confinées dans de luxueuses demeures et dans un entre-soi débilitant.
Les différences culturelles justifient néanmoins quelques modifications scénaristiques. Ainsi, le veuvage, qui concerne la Marquise de Merteuil dans le roman, touche ici la vertueuse Hui Yeon (équivalente de Madame de Tourvel), qui est encouragée par ses pairs de se suicider pour suivre un mari qu’elle n’a pas connu. Le seul problème est qu’elle ne parvient pas à passer à l’acte, ce qui la plonge dans un état de détresse psychologique intense. A travers cette situation absurde selon nos repères modernes, The Scandal brosse une peinture sous acide de la condition féminine de l’époque, qui en fait des proies faciles pour des prédateurs comme Cho Won et Dame Cho.
Les rapports de pouvoir se jouent aussi dans l’intimité et le sexe est un passage obligé dans toute adaptation des Liaisons dangereuses qui se respecte. Or compte tenu de la rareté de la représentation du sexe dans les K-dramas, cet aspect était attendu au tournant. Bonne nouvelle, The Scandal tient ses promesses sur ce plan.
Les scènes de sexe n’arrivent pas immédiatement dans la série, mais le moins que l’on puisse dire est que le réalisateur Jung Ji Woo, qui filmait déjà les ébats de manière réaliste dans le thriller Somebody, met les petits plats dans les grands. Il s’adapte au style courtois de la série et délivre des scènes visuellement splendides, en plus de faire savamment monter la tension érotique.
Généreux en nudité féminine et masculine, sans jamais être racoleurs, ces moments sensuels explorent différentes situations sexuelles, de la pure consommation charnelle à l’acte d’amour, en passant par l’effeuillage de l’ingénue ou l’interaction coquine entre un peintre et son modèle. Filmées avec un certain raffinement, ces scènes risquent de faire couler de l’encre, d’autant qu’elles sont agrémentées de dialogues véritablement croustillants.
Tirant son épingle du jeu, Ji Chang Wook (The Manipulated) est formidable d’ambiguïté dans le rôle de Cho Won, auquel il apporte énormément de nuances. Son personnage est tour à tour joueur, cruel, provocant, mais aussi capable de douceur, l’acteur traduisant toute la complexité des sentiments de ce manipulateur pris à son propre piège. Il impressionne tout particulièrement lorsqu’il change subtilement d’expression sur un même plan, comme dans ce moment dans l’épisode 5 où ses larmes de crocodile, qui en deviennent comiques à force d’être feintes, se muent en un rire démoniaque.
Son Ye Jin (Aucun autre choix), quant à elle, délivre un jeu d’actrice tout en précision et en retenue, ne recourant à aucune forme d’exagération pour exprimer l’amertume et la perversité de la charismatique Dame Cho. Son masque d’amabilité cache une hypocrisie telle que l’on en vient constamment à s’interroger sur ses motivations et ses véritables sentiments. Elle compose ainsi une version à la fois énigmatique, glaçante et très digne de la Marquise de Merteuil.
La performance de Nana (Climax) suscite quelques réserves dans la première moitié du drama. Non que l’actrice ne soit pas à la hauteur, mais le fait de la contraindre à baisser la tête en permanence est un parti pris maladroit, car il est difficile pour le spectateur d’établir une connexion émotionnelle avec le personnage. Son jeu s’épanouit fort heureusement dans la seconde moitié, et elle s’avère finalement très touchante en amoureuse trahie.
On retient aussi Shin Youn Ha (Oasis), pétillante en jeune concubine charmante mais écervelée, Han Sun Hwa (De notre mieux) en courtisane à la fois minable et drôle, et Cha Ni (All the Things You Are) en jeune noble benêt délaissé par ses parents. Enfin, Kim Ji An (Pyramid Game) et Kwon Do Kyun (The Nice Guy) sont attendrissants dans les rôles d’Eunsil et de Chilseong, le couple de serviteurs dont l’amour libre apporte un contrepoids aux nombreux obstacles que les nobles rencontrent pour s’aimer.
Malgré une fin trop mélodramatique (mais très coréenne) s’éloignant quelque peu du matériau d’origine, The Scandal s’impose comme une adaptation riche et élégante des Liaisons dangereuses. Le pont entre les cultures française et coréenne est établi par une bande son réunissant des réinterprétations de musiques classiques européennes (un superbe morceau de Fauré, notamment, même s’il est postérieur à l’époque considérée) et des morceaux joués avec des instruments traditionnels coréens. L’originalité est aussi d’avoir désigné comme narrateur omniscient un chanteur de pansori dont la voix accompagne plusieurs scènes clés, venant enrichir l’univers narratif et artistique de la série et affirmer son ancrage culturel. Une brillante idée.
The Scandal est disponible intégralement sur Netflix depuis le 18 septembre 2026.
Elodie Leroy
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