Critique Comme un rat : une captivante série de fugitif qui sonde la notion d’identité

Menée tambour battant par Ryu Jun Yeol et Seol Kyung Gu, Comme un rat est un thriller superbement produit qui divertit autant qu’il fait réfléchir. Disponible sur Netflix.

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The Worst of Evil, Karma, Mask Girl ou encore Low Life… Par leur écriture concise et multidimensionnelle, leur réalisation percutante et leur interprétation haut de gamme, les thrillers télévisés coréens sont en train, brique après brique, de renouveler en profondeur le genre du thriller noir, pourtant abondamment exploré dans l’histoire du cinéma et de la télévision. 

Sorti sur Netflix le 28 août 2026, Comme un rat (Mousetrap à l’international) s’affirme comme le dernier exemple en date de cette vague de séries sombres et fascinantes où tous les coups sont permis. Il s’agit de l’adaptation du webtoon Field Mouse de Ludovico, publié entre 2017 et 2020 sur Kakao Webtoon, et dont il n’existe aucune traduction ni en français ni en anglais.

Le protagoniste, Je Moon Jae (Ryu Jun Yeol), est un romancier à succès qui vit reclus depuis trois ans dans son immense appartement à Séoul. Atteint d’un trouble panique, il est incapable de mettre le pied dehors et préfère dissimuler son visage aux yeux du public. Son seul lien avec le monde extérieur est son ami Son Soo Hyun (Mu Jin Sung), qui gère ses affaires quotidiennes. Un jour, alors qu’il tente d’effectuer un paiement à partir de son portable, Moon Jae s’aperçoit que son empreinte digitale n’est pas reconnue. Il comprend bientôt qu’un usurpateur l’a privé de tout : ses biens, son oeuvre et même son nom. Cet individu se fait appeler « Le Rat ». Les ennuis ne s’arrêtent pas là : Moon Jae est aussi dans le collimateur d’un flic du nom de Park Sun Yong (Lee Kyu Hyung), qui a reçu une lettre anonyme le mêlant à un meurtre.

Obligé de fuir, mais déterminé à récupérer ce qui lui appartient, Moon Jae se retrouve contraint de faire équipe avec Noja (Seol Kyung Gu), un usurier qui l’a poursuivi dans le passé, et qui dirige désormais une agence de détectives privés. 

Ce qui frappe dans Comme un rat, c’est la précision diabolique du scénario de Lee Jae Gon. Très rythmée, la série nous happe rapidement pour ne plus nous lâcher, et, ce jusqu’au dixième et dernier épisode. La gestion du suspense y est particulièrement brillante. 

Plus on avance dans l’intrigue, et plus les certitudes que l’on a accumulées au fil des épisodes sont susceptibles de vaciller, voire de s’effondrer à l’épreuve des multiples rebondissements de l’histoire. Les coups de théâtre sont d’autant plus saisissants qu’ils viennent percuter des pistes logiques au vu des indices habilement disséminés, sans jamais briser la cohérence de l’ensemble – au contraire.

Le scénariste avait déjà fait preuve de qualités d’écriture remarquables avec A Model Family, sorti à l’été 2022, mais il se surpasse avec cette nouvelle série tellement bien ficelée qu’elle nous retourne le cerveau plus d’une fois.

Même si elle révèle assez tôt le visage du Rat, joué également par Ryu Jun Yeol, la série entretient dès le début le mystère autour de l’identité réelle de l’usurpateur. Elle le fait notamment en reliant plusieurs personnages (Je Moon Jae, le Rat, le flic Park Sun Yong) à la légende du rat mangeur d’ongles. Ce conte folklorique coréen raconte comment un rat devient la réplique exacte d’un être humain après avoir mangé ses ongles. De fait, les motivations de l’usurpateur prêtent également à interrogation : qui en veut à qui, et pourquoi ?

La confusion est encore alimentée par le fait que Je Moon Jae, notre point de vue principal, a l’esprit embrouillé en raison d’une consommation élevée d’anxiolytiques, qui le prive partiellement de ses souvenirs.

En brouillant les pistes de manière aussi virtuose, Comme un rat interroge intelligemment sur ce qui atteste de l’existence d’une personne. Est-ce ses papiers d’identité ? Les souvenirs qu’elle laisse à ses proches ? Ses objets ? Ses talents ? Comment prouver son identité à une époque où tous les documents sont numérisés et donc corruptibles, voire susceptibles d’être effacés sans laisser de trace ? 

La réalisation multidimensionnelle de Kim Hong Sun se montre à la hauteur de ces enjeux narratifs. Passé maître dans l’art du thriller avec des séries telles que Voice, The Guest ou encore The Bait, le réalisateur joue habilement sur les changements de points de vue pour plonger le spectateur au coeur de l’intrigue. 

Au début du drama, le héros de Comme un rat observe la ville d’en haut depuis la grande baie vitrée de son appartement de luxe, en guettant les habitudes quotidiennes des passants, qu’il connait par coeur. Puis, dès qu’il se retrouve privé d’identité et contraint de fuir de chez lui, la caméra se plante à sa hauteur pour filmer l’appartement depuis le trottoir, tel un lieu divin et inaccessible. Une manière de montrer que la chute est irrémédiable. 

Seol Kyung Gu / Cr : Yoo Eun-mi/Netflix

A partir de là, la mise en scène donne progressivement un sentiment d’écrasement. Je Moon Jae, qui évoluait au début dans un immense salon presque vide, se retrouve confiné dans une voiture avec un inconnu, Noja, qui n’hésite pas à le rabrouer à la moindre hésitation. Lorsqu’il est en fuite, la réalisation met l’emphase sur sa lenteur et ses chutes fréquentes, une représentation qui rappelle une atmosphère de cauchemar. 

A l’instar de L.U.C.A.: The Beginning, du même réalisateur, Comme un rat compte d’ailleurs de nombreuses courses-poursuites, mais elles sont cette fois filmées par en haut, comme si les personnages étaient des rats pris dans un labyrinthe (voir la course-poursuite avec les policiers à l’épisode 4), avant que la caméra n’opère une descente verticale dans l’action pour fournir une expérience brute et totalement immersive au spectateur.

Le directeur de la photographie Choi Yoon Man, secondé par Kim Dong Soo (le duo derrière la cinématographie de La Vie portera ses fruits), ainsi que le chef décorateur Jung Seo An (qui avait déjà travaillé avec Kim Hong Sun sur The Bait), effectuent un travail formidable pour créer ce sentiment d’oppression en jouant subtilement sur les lumières, les ombres et les couleurs. L’exercice est d’autant plus difficile que de nombreuses scènes sont tournées en extérieur de nuit, en ville et à la campagne. 

A cela s’ajoute les pulsations hypnotiques de la musique techno de Kim Tae Sung, qui ouvre et clôt presque chaque épisode.

Pour donner vie aux questionnements philosophiques de Comme un rat, il fallait un acteur capable d’offrir une interprétation à plusieurs dimensions. Relevant pour la première fois de sa carrière le défi du double rôle, l’acteur Ryu Jun Yeol fait encore une fois la démonstration de son immense talent, deux ans après le drama The 8 Show. Il confère à Je Moon Jae un côté à la fois familier et insaisissable qui donne étrangement envie de le suivre de manière inconditionnelle, tout en se faisant inquiétant à souhait dans la peau du Rat.

L’alchimie entre Ryu Jun Yeol et Seol Kyung Gu constitue l’un des moteurs de Comme un rat. A l’opposé de son personnage de professeur distingué dans Hyper Knife, Seol Kyung Gu se montre immédiatement attachant dans ce rôle de gangster désabusé qui essaie tant bien que mal de raccrocher. Il incarne simultanément malgré lui les vestiges de l’ancien monde – ce monde non-connecté où l’on communique de personne à personne, et où le papier n’a pas encore disparu.

Le trio de tête se complète de l’excellent Lee Kyu Hyung (Uncle Samsik) : mal sapé, le regard sombre, il est très convaincant en flic rustre et constamment sur la brèche. 

Côté seconds rôles, Kim Sung Oh, qui était déjà au casting de L.U.C.A.: The Beginning, se distingue en malfrat sans foi ni loi, le détail amusant étant que son style capillaire évolue drastiquement tout au long de la série. Enfin, notons que Lee El (My Liberation Notes) est la seule actrice connue à s’aventurer dans cet univers très masculin.

Une dernière chose mérite d’être précisée : en raison de certaines scènes de violence crue, Comme un rat n’est pas à proposer à tous les publics. Néanmoins, cela n’a pas empêché la série de se classer 5e du Top 10 des séries non-anglophones de Netflix trois jours après sa sortie.

Caroline Leroy

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Caroline Leroy
Caroline Leroy
Co-fondatrice de StellarSisters.com et experte en séries coréennes. Je découvre le cinéma coréen en 2000 avec le film "Shiri". Dix ans plus tard, j’ai un coup de foudre pour "Iljimae", qui marque le début d’une grande histoire d’amour avec les dramas coréens. Je suis diplômée de l'IEP de Strasbourg.

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