En 2019, Netflix prenait le monde par surprise avec Kingdom, une série coréenne historique mettant en scène des zombies. Au-delà de ses qualités artistiques et narratives, la série s’est démarquée par sa capacité à introduire les spectateurs à l’esthétique de l’ancienne Corée, avec ses hanbok, ses imposants chapeaux masculins, ses vêtements de cour élégants, mais aussi l’architecture particulière de ses palais et la beauté de ses paysages montagneux.
Sorti le 17 juillet 2026 sur Netflix, Le Palais de l’Est est venu raviver par surprise cet attrait du public mondial pour l’imaginaire historique coréen, en mêlant cette fois chamanisme, folklore, horreur et intrigues de palais. Le drama a non seulement recueilli des critiques élogieuses, mais il a atteint 17,5 millions de vues sur la plateforme américaine en l’espace de quatre semaines.
Ce coup de maitre, nous le devons au réalisateur Choi Jung Kyu, qui a prouvé sa valeur sur des séries telles que The Devil Judge et Children of Nobody, mais aussi aux époux Kwon So Ra et Seo Jae Won, scénaristes experts des séries occultes auxquels on doit notamment The Guest et Bulgasal: Immortal Souls. Comme ces dernières oeuvres, Le Palais de l’Est est une création originale, une spécificité de plus en plus rare à l’heure où tous les webtoons à succès sont adaptés en drama.
Le Palais de l’Est raconte les aventures de Gu Cheon (Nam Joo Hyuk), un chasseur d’esprits qui dispose de la capacité surnaturelle de pénétrer leur monde pour les affronter. Sommé par le roi (Cho Seung Woo) de mettre fin à la malédiction qui touche les héritiers du palais, il reçoit l’aide inattendue d’une inspectrice de cour du nom de Saeng Gang (Roh Yoon Seo). Cette dernière, qui est en réalité la fille du roi, a été tenue éloignée du palais pendant des années car elle possède le don d’entendre les voix des esprits.
Bien que l’annonce de cette enquête contrarie la reine douairière (Jang Young Nam), qui voit d’un mauvais oeil le fait de remuer le passé, Gu Cheon et Saeng Gang n’ont pas le choix : ils doivent collaborer pour sauver le prince héritier Yeongan, victime d’un esprit malin, sinon la colère du roi s’abattra sur eux.
A partir de ce pitch simple mais original, Le Palais de l’Est développe une intrigue à la fois fluide et pleine de surprises, qui a pour qualité d’être très agréable à suivre en dépit de son atmosphère sombre.
Il faut dire que l’univers de la série est porteur d’une mythologie très riche. Ce monde, appelé « royaume des gwi », ressemble à une version souillée du nôtre. Il est peuplé de créatures dangereuses qui sont directement inspirées des contes folkloriques coréens, comme les gwi-mae (esprits non-humains nés d’un amas d’énergie corrompue), les won-gwi (esprits vengeurs d’origine humaine) et autres ak-gwi (esprits destructeurs dérivés de won-gwi).
La série nous égaye néanmoins avec la création d’une petite mascotte : le Ggeomeoksari. Avec sa petite taille, sa grosse tête et ses grands yeux ronds comme des billes, cet esprit facétieux, qui suit Gu Cheon à la trace, révèle au passage la facette bizarrement mignonne de ce dernier. Il est aussi devenu un phénomène sur les réseaux sociaux, participant à maximiser le buzz international autour du Palais de l’Est.
Aux côtés de Gu Cheon, qui maitrise toutes les techniques d’exorcisme, et de Saeng Gang, qui devient son associée à part entière, nous entamons donc dès le premier épisode une plongée addictive dans cet univers régi par des codes nouveaux que l’on se surprend à assimiler aisément au fil de rituels sans cesse renouvelés.
La manière dont les personnages naviguent d’un monde à l’autre en plongeant dans un lac s’avère également créative, parfois même teintée d’humour lorsque Gu Cheon se fait tirer d’affaire en plein combat par Saeng Gang qui tire de toutes ses forces sur l’autre extrémité de la corde qui le relie au monde réel.
Par opposition au monde tangible, représenté à l’aide de tons froids, le royaume des gwi est dominé par les tons orange et rouges, tel un désert trempé dans la lave. A ce titre, les effets spéciaux sont superbes, offrant de véritables visions infernales nourries par un bestiaire d’une rare diversité pour une série télévisée, comme ce monstre dans l’épisode 2, sorte de gigantesque serpent recouvert d’écorce, dont chaque oeil est en fait une tête où luit une bouche béante.
La réalisation très dynamique de Choi Jung Kyu utilise des procédés sophistiqués pour restituer le vertige ressenti par Gu Cheon tandis qu’il affronte des ennemis plus grands ou plus forts que lui, comme ce travelling compensé (Dolly Zoom) sur notre héros au moment où son adversaire surgit devant lui, au début de l’épisode 2. Certaines scènes de combat lorgnent même vers le jeu vidéo, se soldant la plupart du temps par un affrontement avec un « boss ». Le réalisateur ose à ce titre quelques plans aussi improbables que réjouissants – Gu Cheon et son adversaire sans visage se reflétant soudain dans la lame d’une épée qui virevolte dans les airs, par exemple.
Certains morceaux mélangeant musique traditionnelle et moderne ajoutent à l’excitation que produisent les nombreux rebondissements de l’intrigue, à l’instar du très stimulant « Inevitable cooperation », composé par Kim Jun Seok, qui donne l’impression d’être accompagné vocalement par les esprits eux-mêmes. D’autres morceaux, plus symphoniques, enveloppent le drama dans une atmosphère tour à tour tragique, inquiétante ou mélancolique.
Mais si Le Palais de l’Est nous embarque dès le premier épisode, ce n’est pas seulement grâce à son univers singulier, mais aussi à ses personnages bien caractérisés. La relation entre Gu Cheon et Saeng Gang est particulièrement réussie, faisant peu à peu ressortir un lien d’affection fort et touchant derrière le non-dit, notamment lorsqu’ils se montrent prêts à se sacrifier à tour de rôle l’un pour l’autre. Les deux acteurs sont à ce titre judicieusement choisis.
Pour son retour du service militaire, Nam Joo Hyuk frappe fort avec un rôle qui semble avoir été fait sur mesure pour lui. Nonchalant et pince-sans-rire dans le monde réel, il se transforme en superbe guerrier de film d’arts martiaux sitôt franchie l’entrée du royaume des gwi. Révélé vers le milieu des années 2010, Nam Joo Hyuk a tardé à occuper le premier rôle dans les séries où il apparaissait ; il aura fallu pour cela attendre Vigilante en 2023. Le Palais de l’Est démontre qu’il possède de toute évidence l’envergure pour un tel défi.
De son côté, Roh Yoon Seo s’est imposée avec Our Blues et Crash Course in Romance parmi les jeunes actrices les plus en vue. Avec son allure fière, sa diction impeccable et sa sensibilité à fleur de peau, elle fait une Saeng Gang à la fois volontaire et émouvante. En plus de son alchimie indéniable avec Nam Joo Hyuk, elle s’accorde également avec le jeu de Cho Seung Woo, qui interprète son père, laissant transparaitre à la fois le besoin de reconnaissance de la jeune femme et sa volonté de s’affranchir de l’emprise paternelle.
Cho Seung Woo, vu récemment dans Divorce Attorney Shin, livre de son côté une interprétation magistrale dans le rôle ambigu du roi. Le mélange de douceur et de duplicité qui caractérise ses expressions faciales est si subtil que l’on ne parvient jamais à détester cet homme, même lorsqu’il se fourvoie de manière claire dans la mauvaise direction. Le fait que la série cultive ainsi le flou sur la frontière entre le bien et le mal contribue d’ailleurs à l’ancrer dans le genre de la Dark Fantasy.
Le Palais de l’Est nous régale avec d’autres performances remarquables, notamment de la part de Jang Young Nam (Nouvelle page à Séoul), saisissante dans le rôle de la vieille reine douairière, Kwak Dong Yeon (Queen of Tears), méconnaissable en âme perdue, ou encore Lee Hong Nae (The Legend of Kitchen Soldier), complètement habité en chamane malveillant.
L’utilisation du folklore coréen dans un contexte horrifique est particulièrement pertinente pour raconter les vicissitudes du pouvoir, et exposer les zones d’ombre de ce roi qui vit isolé de ses sujets, jusqu’à en devenir monstrueux lui-même. C’est une constante dans les sageuk de montrer que tout employé du palais ne peut jamais en ressortir vivant, mais Le Palais de l’Est pousse plus loin l’idée en matérialisant sous nos yeux l’avidité humaine sous forme d’une pourriture qui ronge ce lieu magnifique.
Au-delà de la dimension purement fantaisiste de la série, on reste ainsi songeur en repensant à ces images de décrépitude placées en miroir de la beauté. Il s’agit certainement de l’une des plus belles réussites de la série.
Caroline Leroy
Lire aussi
Critique Comme un rat : Ryu Jun Yeol et Seol Kyung Gu dans un thriller noir haletant
