Critique : Bulgasal: Immortal Souls, une fable sanglante et visuellement splendide

par Elodie Leroy

Lee Jin Wook, Kwon Nara et Lee Joon s’affrontent dans Bulgasal: Immortal Souls, un drama de dark fantasy ambitieux et palpitant, qui s’achève par un final éblouissant. Découvrez notre critique.

Dans la mythologie coréenne, le Bulgasari est une créature monstrueuse qui erre dans les forêts coréennes et dont le nom signifie littéralement « impossible à tuer ». Diffusé sur tvN du 18 décembre 2021 au 6 février 2022 et disponible sur Netflix, Bulgasal: Immortal Souls s’inspire librement de cette légende issue de l’ère Goryeo et fait du Bulgasal un être immortel sanguinaire et d’apparence humaine. Plus tragique que romantique, cette série artistiquement ambitieuse séduit par son univers mythologique, ses scènes d’action visuellement époustouflantes et ses personnages attachants, interprétés par un ensemble d’acteurs superbes. On relèvera quelques baisses de rythme à mi-parcours, mais l’histoire prend tout son sens à travers un dénouement qui vous fera traverser une multitudes d’émotions.

La malédiction du Bulgasal

Né humain, Dan Hwal (Lee Jin Wook) a été transformé il y 600 ans en Bulgasal par une femme mystérieuse qui a dérobé son âme. De nos jours, Hwal continue de traquer son ennemie pour accomplir sa vengeance. Immortelle dans sa vie antérieure, Min Sang Un (Kwon Nara) mène une existence humaine et se réincarne sans cesse pour échapper au Bulgasal. Un autre Bulgasal, Ok Eul Tae (Lee Joon), semble apprécier sa condition, qui lui a permis de faire fortune et de devenir influent.

A l’heure où les adaptations de webtoon arrivent par dizaines, en particulier dans le fantastique, le drama Bulgasal: Immortal Soul a le mérite d’être une création originale, même s’il s’inspire d’une légende. En l’occurrence, l’histoire sort de l’imagination des scénaristes Kwon So Ra et Seo Jae Won, époux à la ville et auteurs du très bon drama d’horreur The Guest. La mise en scène est quant à elle signée Jang Young Woo, qui possède aussi un joli parcours, puisqu’il a notamment œuvré auprès de Lee Eung Bok en tant que coréalisateur sur deux grandes séries, Sweet Home et Mr. Sunshine. Autant dire que l’équipe artistique de Bulgasal: Immortal Souls inspire confiance, surtout sachant que l’objet est coproduit par Studio Dragon et Show Runners et bénéficie d’un budget de plus de 40 millions d’euros.

Le superbe générique du début donne le ton. Bulgasal: Immortal Souls captive dès les premières scènes par son histoire prenante, son ambiance mythologique et ses personnages tourmentés. Comme toujours quand il est question de légendes, tout commence par un récit fondateur, celui de la vie de Dan Hwal, qui s’étale sur un peu plus d’un épisode. Nous découvrons son enfance volée par la malédiction du Bulgasal, sa rencontre avec son père adoptif, ses exploits en tant que chasseur de monstres, ses rencontres avec la jeune femme énigmatique en robe rouge sang.

Portée par un souffle poétique, cette introduction installe un imaginaire réjouissant peuplé de créatures étranges et résolument ancrées dans le folklore coréen. Sur le plan visuel, le drama s’impose immédiatement comme une production haut de gamme, tant sur le plan technique qu’artistique, avec sa photographie de toute beauté, son montage fluide, ses effets spéciaux chiadés et ses superbes paysages naturels conférant à l’ensemble une ampleur inattendue. Il nous faut également souligner la prestance incroyable de Lee Jin Wook (Sweet Home) en Dan Hwal, et le magnétisme de Kwon Nara (Itaewon Class) dans le rôle de celle qu’il pourchassera pendant 600 ans.

Lee Jin Wook (Bulgasal)

Chasse aux monstres et aux souvenirs

La suite se déroule de nos jours et prend des chemins inattendus en semant le doute sur les images vues précédemment. Lorsque Hwal retrouve Min Sang Un dans le présent, celle-ci n’a rien de la créature sanguinaire du passé, si ce n’est l’apparence physique. Nous découvrons une jeune femme au regard innocent, qui vit comme une fugitive et protège coûte que coûte sa petite sœur Si Ho. Jouée par Gong Seung Yeon (Are You Human?), celle-ci s’avère être la réincarnation de l’épouse disparue de Hwal, ce qui plonge ce dernier dans une certaine perplexité.

Le jeu est posé avec l’entrée en scène d’autres personnages. Il y a le détective privé Kwon (l’excellent Jung Jin Young), qui enquête de son bureau miteux sur les bulgasals, le jeune orphelin Do Yoon (Kim Woo Seok), qui s’intéresse de près à Hwal et semble en savoir plus qu’il ne le dit, et la brave Madame Lee (Park Myung Shin), qui materne Hwal et entretient un lien avec son passé. Tout ce beau monde finit par former autour de Hwal et Sang Un une famille improvisée, dont les liens se renforcent au fil des épisodes et dont chaque membre aura son rôle à jouer dans l’histoire.

En parallèle de ces séquences plus quotidiennes se trament des pièges orchestrés par Ok Eul Tae. Surnommé « Trou Noir », Eul Tae est le fauteur de trouble qui amène avec lui d’autres mystères et beaucoup de problèmes pour les personnages principaux. Dans sa quête de vengeance, il convoque tout un tas de monstres bizarres qui s’avèrent être les réincarnations de ceux exécutés par Hwal dans le passé. Au passage, l’idée que les psychopathes, violeurs ou maris violents étaient des non-humains dans leur vie antérieure est plutôt intéressante.

Interprété par Lee Joon (Bloody Heart), Eul Tae est aussi celui qui sauve le second tiers du drama, dont l’histoire patine un peu à mi-parcours à force d’accumuler les scènes de « famille », si attachante soit cette dernière. Le jeu truculent de Lee Joon, qui serait improvisé à 30 % (selon ses propos dans une interview pour Cosmopolitan), vient animer le show lorsque celui-ci menace de s’enliser, au point de faire de l’acteur le scene stealer de la série. Avec ses airs de créature féroce ou de gamin capricieux, Lee Joon en fait parfois des caisses, mais ses excès et ses fantaisies, qui suscitent tour à tour l’effroi et la sympathie, apportent un bon contrepoids au jeu badass de Lee Jin Wook.

La dynamique qui se crée entre Hwal, Sang Un et Eul Tae, tous trois connectés à la malédiction du Bulgasal, est au cœur d’un mystère habilement entretenu. Car Bulgasal: Immortal Souls est aussi un puzzle dont les pièces s’assemblent au fil des épisodes, à mesure que s’extraient des souvenirs des personnages, pour nous emmener plus de 1000 ans en arrière.

Les péripéties et affrontements divers entre les personnages connectés par la malédiction du Bulgasal se concluent par un final en forme d’apothéose. On salue tout particulièrement la performance de Kwon Nara dans cette dernière partie. Attendrissante dans les scènes contemporaines, l’actrice fait aussi forte impression dans les scènes du passé, où elle dégage l’aura d’un être surnaturel et éternel. Cela dit, Lee Jin Wook, qui garde une classe folle tout au long de la série, apporte une dualité intéressante au personnage de Hwal. Ce dernier se révèle sous un jour introverti, mais avec une pointe d’ironie dans le présent, alors qu’il explose de charisme et paraît terrifiant dans le passé.

Gong Seung Yeon se révèle également très convaincante en Si Ho/Dan Sol, un personnage qui évolue beaucoup pendant le drama, tandis que Kim Woo Seok, du groupe de K-pop UP10TION, fait des débuts d’acteur tout à fait honorables dans le rôle de Dong Yoon.

On admire également la mise en scène, qui délivre des plans d’une rare beauté pendant les scènes d’action, utilisant de manière très cinématographique les lumières et les jeux de caméra pour sublimer les mouvements. Il est rare de voir des affrontements entre créatures griffues offrir un rendu aussi esthétique et enthousiasmant. Les dramas coréens feraient-ils de l’ombre à Hollywood ?

Une chose est sûre, si la série aurait mérité d’être condensée dans son second tiers pour gagner en efficacité narrative, les deux derniers épisodes nous entraînent dans un tourbillon d’émotions et d’images fortes que l’on n’est pas prêts d’oublier.

Bonus : les liens avec la légende du Bulgasal

Cette partie comporte quelques spoilers. Il est recommandé d’avoir vu la série en entier pour la lire.

Comme nous l’avons dit, Bulgasal: Immortal Souls s’inspire librement d’une légende du folklore coréen, dans laquelle il est question d’un monstre de la forêt. Au départ, il s’agit d’une simple figurine créée par un moine fugitif, mais le sang d’une femme cupide lui permet de prendre vie. Le Bulgasal devient vite incontrôlable, puisqu’il grossit toujours plus à force d’avaler tous les objets de métal qu’il trouve sur son passage.

Comme dans la légende, les Bulgasals de la série se sentent chez eux dans la forêt, dans le passé et dans le présent. Ce n’est pas pour rien si Hwal invite ses compagnons dans une maison située en pleine forêt pour échapper à Ok Eul Tae. Au Bulgasari de la légende est aussi attribué le massacre d’un village par le feu, des éléments présents dans l’histoire de la série. Dans l’une de ses vies antérieures, Min Sang Un est d’ailleurs associée à une affaire d’incendie qui coûte la vie à sa famille, ce qui est une allusion à la légende. Dans l’architecture ancienne, les représentations du Bulgasal sont parfois présentes – notamment à Gyeongbokgung, célèbre palais royal situé au cœur de Séoul – pour conjurer les désastres naturels et les incendies.

Enfin, le thème de la cupidité humaine, qui est au cœur de la légende d’origine, est bien présent dans le drama à travers les personnages de politiciens et policiers corrompus par Ok Eul Tae. Il est en revanche à noter que le Bulgasari se nourrit de métal, ce qui explique qu’il côtoie des guerriers (il avale les armes des ennemis), alors que celui de la série boit du sang. Sur ce plan, le scénario flirte davantage avec la légende du Gumiho, qui se fait passer pour un humain – généralement une belle femme – et dévore leur foie.

Le Bulgasal a également fait l’objet de films. Citons le film sud-coréen Bulgasari (1962) de Kim Myeong-Je, dans lequel un guerrier bafoué ressuscite en Bulgasari et avale tous les objets en métal sur son passage. Le plus connu est cependant Pulgasari (1985), film nord-coréen réalisé par Shin Sang Ok – ce grand réalisateur sud-coréen a été kidnappé en 1978 sur ordre de Kim Jong Il pour faire des films en Corée du Nord. Dans ce film inspiré des kaiju eiga japonais (films avec des monstres géants), le Bulgasal prend vie grâce au sang d’une femme et combat aux côtés d’une armée de paysans contre un tyran, des éléments qui ont pu inspirer Kwon So Ra et Seo Jae Won pour l’histoire contée au début de la série.

Elodie Leroy

Lire aussi | Critique : Yumi’s Cells, un petit bijou de finesse avec Kim Go Eun

Vous aimerez aussi