Chef-d’œuvre du cinéma coréen, ce drame historique fut à l’origine d’un véritable phénomène de société en Corée du Sud.

Lors de sa sortie dans les salles coréennes en 2005, King and the Clown a attiré plus de douze millions de spectateurs dans les salles obscures. Un succès surprise pour une production à petit budget, dont la mise en chantier fut chaotique puisqu’il ne bénéficiait ni d’un sujet porteur ni de la caution d’une tête d’affiche.

Drame psychologique sur fond d’événements historiques, King and the Clown impressionne par la rigueur de sa réalisation, la qualité de son interprétation mais aussi, et c’est le plus important, par la puissance de ses émotions. Le film a également propulsé sur le devant de la scène un acteur inconnu à l’époque : Lee Jun Ki. Le clown dont le roi s’entiche, c’est lui. Un rôle bouleversant et sulfureux qui a marqué les esprits en Corée et au-delà.

Gam Woo-Sung et Lee Joon-Gi dans The King and the Clown

Synopsis : Corée, Dynastie Chosun, sous le règne du roi Yonsan (1456-1506). Les deux clowns Jangsaeng (Gam Woo-Sung) et Gong-Gil (Lee Jun Ki) sont inséparables. Dans leurs spectacles, les rôles masculins sont assurés par Jangsaeng, un homme désinvolte au caractère bien trempé. Gong-Gil interprète quant à lui les rôles féminins, ce qui en fait parfois la cible de nobles au comportement abusif.

Arrivés à Séoul, les deux clowns créent une pièce satirique prenant pour cible le roi Yonsan (Jung Jin-Young) et sa favorite Chang Nok-Su (Kang Sung-Yun). Ils sont repérés par l’un des conseillers du roi et se retrouvent condamnés à mort sans l’ombre d’un procès. A moins qu’ils ne parviennent à faire rire le souverain et sa concubine…

Le film de la dernière chance

Lorsque King and the Clown arrive sur les écrans, la domination du cinéma coréen sur le continent asiatique n’est plus à prouver : les productions cinématographiques et télévisuelles made in Chungmuro cartonnent sur tout le continent et les fan meetings d’acteurs de dramas coréens se multiplient.

Pour couronner le tout, le rayonnement du cinéma coréen s’étend au monde entier par le biais des festivals internationaux, notamment le Festival de Cannes qui a décerné à Old Boy de Park Chan Wook le Grand Prix en 2004.

Lee Jun Ki dans Le Roi et le Clown
King and the Clown n’a cependant pas les atours d’un pur produit de la hallyu (vague coréenne). Le long métrage de Lee Jun Ik met d’ailleurs beaucoup plus de temps à s’exporter dans le reste de l’Asie que les productions soutenues par une grosse campagne marketing telles que The Host (Bong Joon Ho) ou par l’aura de réalisateurs à la renommée mondiale comme Lady Vengeance (Park Chan Wook).

En vérité, King and the Clown est le film de la dernière chance pour le cinéaste Lee Jun Ik, dont la société de production est sur le point de déposer le bilan. Doté d’un budget ridiculement petit et tourné dans un décor issu d’un drama, que les producteurs ont gracieusement mis à disposition de Lee Jun Ik, King and the Clown ne met en avant aucune tête d’affiche ni visage à la mode, à une époque où le star system coréen constitue un argument de vente majeur pour les producteurs de films et de séries.

Le roi Yonsan et sa favorite Chang Nok Su dans The King and the Clown
Comment expliquer le succès du film ? C’est simple, il suffit de le regarder pour comprendre. Lors de sa projection au Festival du Film Asiatique de Deauville Asie 2007, les festivaliers ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : le film a été ovationné pendant plusieurs minutes. Les spectateurs français ignoraient pourtant tout des rumeurs sulfureuses qui ont précédé la sortie du film en Corée du Sud.

Deux clowns pour un roi

Le scénario de King and the Clown s’inspire d’une pièce de théâtre de Kim Tae Woong, qui s’est lui-même appuyé sur les journaux royaux du Seungjungwon, documents historiques monumentaux retraçant au jour le jour les affaires de l’Etat et la vie de la Cour tout au long du règne de la dynastie Chosun (1392 – 1910). King and the Clown nous plonge en pleine période de déchéance politique et intellectuelle, sous le règne du roi Yonsan, réputé comme l’un des plus décadents de l’Histoire du pays.

Dans les manuels historiques coréens, le roi Yonsan (1494 – 1506) est dépeint comme un homme psychotique miné par l’assassinat de sa mère et qui se livrait aux pratiques les plus viles et les plus écœurantes que l’on puisse imaginer – comprendre qu’il s’agit de pratiques sexuelles. La pensée actuelle tend cependant à lui redonner un peu de crédibilité en le présentant certes comme un mégalomane instable, mais aussi comme un être humain traumatisé par la mort de sa mère.

King and the Clown débute dans une ambiance festive par un spectacle, celui de Jangsaeng, Gong-Gil et leurs compagnons devant un public conquis par leur humour subversif et leurs prouesses acrobatiques. Une bonne humeur très vite évincée par la convoitise suscitée par le jeune Gong-Gil auprès de quelque aristocrate vicieux.

Jung Jin Young dans The King and the Clown

En quelques minutes, plusieurs thématiques motrices du film se dessinent : les ravages que Gong-Gil fait malgré lui auprès des autres hommes, le rapport trouble qu’il entretient avec son personnage théâtral, les abus des puissants sur les plus faibles.

Dès lors que les comédiens de la troupe pénètrent dans le palais, leur vie bascule : certes, les saltimbanques sont tirés de leur condition de mendiants pour adopter le train de vie luxueux de la cour, mais leurs vies ne leur appartiennent plus. Aux rires du peuple devant leurs spectacles grotesques agrémentés de sauts périlleux, succède l’ambiance glaciale d’un univers aux règles immuables, suspendu aux humeurs d’un seul homme et où chacun semble se prêter à une comédie.

Si les relations suggérées entre les hommes du film avaient à l’époque de quoi choquer des spectateurs coréens, encore peu habitués à voir l’homosexualité exprimée au grand jour, il faut un peu plus qu’un baiser et quelques caresses pour faire scandale chez nous (quoique, en y réfléchissant, ce n’est pas courant dans le cinéma français).

L’œuvre joue habilement sur le pouvoir de suggestion, ne serait-ce qu’à travers la fascination malsaine que l’innocent Gong-Gil exerce malgré lui sur tous les hommes qui l’approchent, à commencer par ce roi au regard aussi fou que concupiscent. Les tortures physiques teintées de sang et de sueur perpétrées dans les cachots viennent peut-être bien exprimer une dimension charnelle tenue hors champ.

Les liaisons dangereuses entre l’art et la politique

La plus grande part de l’action se déroule dans le luxueux bâtiment où se trament des complots aussi sournois que meurtriers. King and the Clown prend parfois l’allure d’un huis clos, mis à part lors d’une escapade en forêt au cours de laquelle nobles et pauvres jouent à un sinistre jeu de chasse à l’homme.

La cour dans laquelle se jouent les spectacles apparaît véritablement comme le centre de gravité du récit. En ce lieu, Jansaeng et Gong-Gil partagent des moments de complicité et de terreur, la corde de funambulisme évoquant le lien indestructible qui les unit, mais aussi l’instabilité de leur condition. Sont-ils invités, esclaves ou prisonniers ?


Dans cette cour, le roi reçoit ses bouffons pour se distraire, mais convie également les ministres et conseillers qui le critiquent sans relâche. Dès lors que le roi décide d’intervenir dans la création des pièces, la représentation clownesque assure un rôle paradoxal puisqu’elle devient pour le souverain un moyen de faire tomber les masques et de révéler les secrets enfouis. Le moment glaçant où il s’invite carrément dans l’espace scénique des clowns peut être vu comme une allégorie de l’intrusion du pouvoir politique dans l’expression artistique.

Quant à savoir qui sont les véritables bouffons dans cette histoire, Lee Jun-Ik se montre assez explicite : seuls les gens du spectacle – les opprimés – apparaissent comme de véritables êtres humains. Le réalisateur adopte d’ailleurs clairement le point de vue de Jangsaeng, l’homme ordinaire qui garde son esprit critique.

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Les couleurs vives voire flashy des costumes de clowns jurent avec la froideur des lignes droites qui régissent l’espace et la rigidité des codes de la cour royale. A mesure que les pièces de Gong-Gil et Jangsaeng envahissent le quotidien du roi, l’atmosphère du film paraît de plus en plus confinée, comme pour traduire le sentiment d’oppression qui étreint les deux clowns mais aussi la folie qui gagne peu à peu le souverain.

Lee Joon-Gi interprète Gong-Gil dans The King and the Clown

La relation d’emprise entre le roi et Gong-Gil s’opère peut-être bien dans les deux sens : le roi finit par tomber dans son propre piège en se fermant au monde extérieur. Prisonnier de ses obsessions, il ne voit pas monter la révolution populaire qui gronde dans son royaume.

De son côté, Gong-Gil se dilue peu à peu dans son propre personnage : favorite sur la scène, il prend la place de la favorite du roi en coulisse. Disputant à Chang Nok-Su le statut de « femme », il met celle-ci en danger dans sa nature la plus intime, une relation qui n’est pas sans évoquer celle de Dieyi et de la courtisane dans de le film chinois Adieu ma Concubine (Chen Kaige).

Le phénomène Lee Jun Ki

Outre la mise en scène classieuse et subtile de Lee Jun-Ik, King and the Clown doit en grande partie sa beauté à ses acteurs. Dans le rôle du despote, Jung Jin-Young (Guns and Talks) livre une prestation tout simplement stupéfiante, suscitant tour à tour la peur, la pitié, le rire ou le malaise. Habitué à des seconds rôles, l’acteur rencontrera enfin la consécration qu’il mérite avec ce rôle en or. Gam Woo-Sung fait quant à lui un Jangsaeng charismatique et intense, et Kang Sung-Yun une courtisane manipulatrice sans pour autant être caricaturale.

C’est cependant Lee Jun Ki qui s’impose comme la révélation majeure du film dans le rôle touchant et troublant de Gong-Gil. Nous apprendrons plus tard que King and the Clown représentait pour lui aussi le film de la dernière chance, alors qu’il n’avait que quelques rôles à son actif et vivotait de petits boulots sans avenir (Lee Jun Ki racontera tout à Kang Ho Dong dans l’émission The Guru Show en 2009). Lors de son audition, il n’a pas hésité à entrer dans la salle en faisant des acrobaties ! On peut dire que son culot a payé, non seulement pour lui, mais aussi pour le film.

Lee Jun Ki s’investit à fond dans son personnage, s’entraîne aux acrobaties avec les autres acteurs pendant la préparation, se rend avec le réalisateur dans des bars spécialisés pour étudier l’attitude des personnes transgenres. Il donne toute son énergie émotionnelle à chacune de ses apparitions, sublimé par la caméra du réalisateur Lee Jun Ik.

Son quotidien n’est cependant pas de tout repos pendant la production du film : non seulement le réalisateur l’isole sur le plateau pour l’immerger dans son personnage, mais la scène de baiser n’était pas prévue dans le scénario et a été improvisée par Jung Jin Young !

Avec ce rôle, Lee Jun Ki sort brutalement de l’anonymat et déclenche un véritable phénomène de société : le public plébiscite sa prestation, les fans se pressent à la sortie de son domicile et les médias lui jouent le chaud/froid (comme toujours quand un jeune homme plaît au public féminin).

Il lui faudra quelques années pour se détacher de l’aura sulfureuse de son personnage, ce qu’il accomplira grâce à plusieurs succès à la télévision dans des rôles radicalement différents. On le retrouvera notamment en 2008 dans l’excellente série d’action Iljimae, dans laquelle il brille dans le rôle du célèbre héros masqué. En 2016, il marquera les esprits dans Moon Lovers, et cette année, nous l’attendons avec impatience dans le remake coréen d’Esprits Criminels.

L’avant et l’après King and the Clown

De l’eau a coulé sous les ponts dans l’industrie du cinéma coréen, qui continue d’attiser la curiosité des cinéphiles. La présence des films sud-coréens est entérinée dans les festivals, mais le choix s’est considérablement restreint en matière de genres et de réalisateurs sélectionnés. Il faut s’appeler Park Chan Wook, Bong Joon Ho ou Hong Sang Soo ou avoir travaillé avec ces derniers pour intéresser nos acheteurs et distributeurs.

Gong-Gil (Lee Joon Gi)
Outre le cinéma, King and the Clown a beaucoup influencé les dramas en imposant un nouveau type de personnages – le flower boy – dans les séries historiques coréennes, mais aussi dans les fictions modernes.

Le style des sageuk dramas post-King and the Clown est également devenu emblématique de la hallyu : avec leurs costumes et leurs décors chatoyants, leurs personnages tourmentés et leurs conventions sociales très marquées culturellement, les sageuk ont imposé une esthétique qui fait rêver des millions de fans à travers le monde, prenant le relais des films d’arts martiaux de Hong Kong des années 1990, à la grande époque des chefs d’œuvre de Tsui Hark.

Quinze ans après sa sortie, King and the Clown n’a pas pris une ride. On reste marqué par la richesse thématique du film, ébloui par son final magistral porté la composition musicale lyrique et raffinée de Lee Byung-Woo, ému par la solitude du roi et par l’histoire d’amour de Jangsaeng et Gong-Gil.

Elodie Leroy

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