Critique. ‘MOTHER’, un drama coréen poignant avec Lee Bo Young et Heo Yool

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Diffusé sur la chaîne câblée tvN entre le 24 janvier et le 15 mars 2018, Mother est le remake du drama japonais éponyme de NTV, daté de 2010. L’actrice Lee Bo Young y reprend le rôle tenu par Yasuko Matsuyuki dans l’œuvre d’origine. La première particularité de Mother est qu’il s’agit du premier drama coréen écrit par Jung Seo Kyung, la scénariste attitrée du réalisateur Park Chan Wook. La deuxième, c’est que le drama fait partie des 10 séries internationales sélectionnées par le tout nouveau festival Cannes Séries, qui a lieu entre le 4 et le 11 avril 2018.

Mother, c’est l’histoire d’une rencontre, celle d’une femme et d’une petite fille qui se choisissent mutuellement, envers et contre tout. Une histoire d’amour extraordinaire, racontée avec finesse, qui nous fait voyager très loin aux côtés de magnifiques actrices : Lee Bo Young, digne et émouvante, et la petite Heo Yool, incroyable de justesse.

Kang Soo Jin (Lee Bo Young), une ornithologue de profession, effectue une mission temporaire de professeure dans une école primaire en attendant de partir in Islande faire ses recherches. Elle découvre bientôt que l’une de ses élèves, Kim Hye Na (Heo Yool), est battue par sa mère Ja Young (Go Sung Hee). Devant l’incompétence de la police à protéger la petite fille, Soo Jin propose à celle-ci de fuir avec elle, et de devenir sa mère.

Entre le thriller My Beautiful Bride et ses scènes de baston ultraviolentes, le drama fantastique Chicago Typewriter et ses reconstitutions historiques du Séoul des années 30, et maintenant le drame psychologique Mother, le réalisateur Kim Cheol Kyu prouve qu’il est décidément à l’aise dans tous les registres. Optant cette fois pour un rythme lent et une mise en scène souvent contemplative, il nous immerge avec délicatesse dans l’âme de ses personnages à travers une histoire de fugitif pas comme les autres.

« Mother », c’est d’abord Kang Soo Jin, une femme froide, solitaire, qui peine à exprimer ses sentiments. A 38 ans, Soo Jin n’a pas l’intention de construire un foyer et n’est d’ailleurs guère attirée par les enfants, avec lesquels elle n’est pas à l’aise. Sa rencontre avec la petite Hye Na lui fera pourtant prendre une décision qui engagera toute son existence : celle de se mettre hors la loi, de tout abandonner afin de sauver cette enfant d’une mort qu’elle pense certaine. Soo Jin devient la mère de Hye Na, et Hye Na devient la fille de Soo Jin, une fille qui s’appelle désormais Yoon Bok.

Durant son parcours semé d’embûches, Soo Jin apprend que devenir mère n’est pas une évidence mais se fait dans la douleur. A la fois fuite en avant et retour en arrière, le chemin que fait Soo Jin s’apparente à un voyage introspectif dans sa propre histoire. Elle-même enfant abandonnée, elle retourne automatiquement à l’orphelinat où vit encore la femme qui l’a recueillie. Puis elle rencontre successivement sa mère biologique, qui expie sa faute dans la solitude en cachant un terrible secret, et sa mère adoptive, une actrice narcissique aujourd’hui mourante, qui souhaite l’avoir auprès d’elle et de ses autres filles pour ses derniers instants.

Étape par étape, Soo Jin fait la paix avec son passé, donnant à ses souvenirs confus un sens parfois inattendu. Si le voyage est difficile, il est aussi peuplé de mains tendues. En devenant la mère de Yoon Bok, Soo Jin reprend sa place dans sa propre famille, redevient une fille pour ses deux mères.

On comprend ainsi rapidement que le titre « Mother » désigne plusieurs protagonistes. Mères biologiques ou adoptives, mères ayant élevé ou délaissé leur progéniture, ces femmes incarnent chacune à leur façon l’un des visages de la « mère ». L’acte de transgression commis par Soo Jin aura logiquement des répercussions chez toutes celles et ceux qu’elle croise sur son chemin. C’est l’une des grandes qualités de Mother que de ne négliger personne, de nous plonger dans les blessures et les joies intimes de chaque protagoniste, fut-ce le temps de quelques séquences. Le drama offre ainsi une réflexion à la fois complète et subtile sur les relations familiales, sur la force des liens humains, sur l’amour inconditionnel.

Personnage central du drama, la petite Hye Na/Yoon Bok effectue elle aussi un parcours initiatique essentiel, qui lui permettra non seulement de découvrir la sécurité d’une relation affective, mais de savoir ce qu’elle souhaite vraiment au fond d’elle même.

Mother questionne sans détour les croyances ancrées dans l’inconscient collectif, qui veulent qu’une femme devienne mère dès qu’elle donne naissance à un enfant. Le drama prend un parti progressiste : une femme n’est pas maternelle de façon innée, elle le devient à travers ses choix. Car « Mother », c’est aussi la mère indigne de Hye Na, une mère capable de mettre sa fille sur le trottoir dans un sac poubelle, en plein hiver.

Mais avant tout, le drama nous conte la poignante histoire d’amour de Soo Jin et Hye Na /Yoon Bok. Une relation faite de confiance et de soutien mutuels, dans laquelle la compréhension se passe parfois des mots. Lee Bo Young (God’s Gift: 14 Days, Whisper) trouve avec Mother l’un de ses plus beaux rôles, celui d’une femme introvertie qui, pour la première fois de sa vie, va donner toute son affection à autrui. Toujours juste dans l’expression des émotions complexes, elle apporte à Soo Jin vulnérabilité et grandeur.

A ses côtés, la petite Heo Yool, choisie parmi 400 candidates, est une véritable révélation. Elle est craquante, mais elle est aussi d’une authenticité précieuse, comme son personnage. Après avoir vu Mother, il est impossible d’oublier son regard, d’une rare profondeur pour une enfant de son âge.

Les acteurs secondaires sont eux aussi remarquables. Lee Hye Young (Boys Over Flowers) livre une prestation bouleversante dans la peau de la mère adoptive de Soo Jin, cette diva qui aime à être entourée de sa cour et joue constamment avec les sentiments de ses filles, et dont l’âme sera mise à nu grâce à l’apparition miraculeuse de Yoon Bok.

Nam Gi Ae (Hospital Ship) est elle aussi très touchante dans le rôle de la mère biologique de Soo Jin, de même que Lee Jae Yoon (Weightlifting Fairy Kim Bok Joo) en bon samaritain empli de sagesse. Mentionnons aussi Jo Han Cheol (Healer, The Village: Achiara’s Secret) en flic tenace, ou encore Jeon Hye Jin, qui joue la sœur jalouse de Soo Jin.

Enfin, Go Sung Hee (My Beautiful Bride, While You Were Sleeping) interprète à la perfection la mère bête et méchante de Yoon Bok, tandis que Son Seok Koo (Sense8 des Wachowski) est absolument glaçant dans le rôle de son compagnon pervers.

L’occasion de rappeler que l’intrigue de Mother a pour toile de fond la maltraitance infantile. Les scènes en question sont concentrées pour la majeure partie dans le premier épisode, et il est à noter que si elles sont pénibles, elle ne sont toutefois jamais complaisantes. Elles dévoilent avec intelligence et honnêteté cette affreuse réalité que tant de gens ne veulent pas voir, et qui fait de temps à autres l’objet d’un petit article dans la rubrique faits divers, même en France. Comme le drama japonais dont il s’inspire, Mother livre évidemment une critique acerbe de nos sociétés, qui continuent de laisser mourir des enfants sous prétexte que ce qui se passe dans le foyer est une « affaire privée ».

De par la richesse de son contenu et la qualité de son exécution, Mother est un drama qui nous fait réagir, parfois avec virulence devant certaines injustices, tout en remuant des sentiments enfouis en chacun de nous. Il est probable que vous verserez quelques larmes, mais ce sont des larmes qui en valent la peine.

Caroline Leroy

 

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