Pour le CEO de Studio Dragon, un studio doit être « attractif » pour ses talents – Séries Mania 2022

par Elodie Leroy

Le patron de Studio Dragon s’est exprimé lors d’une conférence passionnante au festival Séries Mania 2022. Découvrez ce qu’il fallait retenir de cet échange.

C’est l’un des studios les plus prolifiques de Corée du Sud. Avec ses 200 créateurs en activité, Studio Dragon a imposé depuis sa création en 2016 des standards de production élevés dans l’industrie des séries coréennes. Kim Young Gyu, CEO de Studio Dragon, était de passage au Festival Séries Mania, qui s’est déroulé à Lille du 17 au 24 mars 2022. Il est intervenu le temps d’une conférence intitulée « Investir sur les talents : comment créer de nouveaux récits », à laquelle nous avons eu la chance d’assister.

La conférence s’est déroulée dans le cadre des Dialogues de Lille, un sommet international réunissant décideurs politiques européens et dirigeants de l’industrie audiovisuelle autour des enjeux de l’industrie audiovisuelle. Précédé d’un entretien avec Delphine Ernotte, PDG de France Télévision, l’échange donnait la parole à Kim Young Gyu de Studio Dragon, ainsi qu’à Romain Bessi de Newen Studios (France) et Mo Abudu d’EbonyLife Media (Nigeria). Comment la mondialisation bouleverse-t-elle les relations entre les studios et les créateurs de série ? Comment fidéliser les talents à l’ère des plateformes SVOD ? Nous vous proposons un compte rendu de la conférence.

Twenty-Five Twenty-One (tvN, 2022)

Studio Dragon, le plus grand studio de dramas coréens

La force de frappe de Studio Dragon n’a pas échappé à la journaliste et productrice Marjorie Paillon (I Love Productions), qui s’adresse à Kim Young Gyu en commençant par souligner les moyens impressionnants de sa structure : 137 scénaristes, 73 réalisateurs et 9 unités de production internes. « Cette année, nous prévoyons de produire 32 séries », ajoute Kim Young Gyu. « Si l’on fait le compte, cela revient à produire une série toutes les deux semaines. Nous avons également acquis beaucoup de propriétés intellectuelles, ce qui nous permet de produire beaucoup de séries originales. »

Selon Kim Young Gyu, qui aime décrire la filiale de CJ ENM comme « le premier agrégateur de talents coréens », la force de Studio Dragon est d’être capable de « recruter la bonne personne, au bon moment et sur le bon projet ». Il ajoute : « Nous travaillons aussi beaucoup avec les plateformes étrangères et nous essayons de partager nos expériences pour créer de nouvelles séries. »

En 2019, Studio Dragon devient le tout premier studio de son pays à signer un partenariat avec Netflix, dont la plus grosse filiale asiatique se trouve aujourd’hui en Corée du Sud. Cet accord stratégique pluriannuel, qui implique également la maison-mère CJ ENM, est annoncé par la plateforme américaine dans un communiqué du 21 novembre 2019, qui présente Studio Dragon comme le plus grand studio de production du pays. Ce rapprochement constitue un véritable tremplin pour le développement de Studio Dragon : « Il n’a pas été facile d’aboutir à ce partenariat. Il a fallu surmonter des différences culturelles. Netflix a cependant une particularité, celle de respecter le mode de production des dramas coréens. »

Vincenzo (tvN, 2021)

Invité à commenter un extrait de Vincenzo, au cours duquel Song Joong Ki apparaît dans un décor italien recréé en post-production, Kim Young Gyu évoque aussi les obstacles récemment posés par la crise sanitaire : « Cette série a été projetée en février 2021, pendant la pandémie, mais nous avons réussi à respecter le planning. Nous avions l’intention de tourner cette scène en Italie, mais nous ne pouvions plus voyager à cause du COVID-19. Nous ne pouvions pas non plus faire vivre à l’équipe italienne le cauchemar du confinement. Nous avons donc dû trouver une solution en post-production. »

Un marché globalisé et mouvant

Si les plateformes mondialisées offrent des opportunités business et ouvrent de nouveaux marchés à des structures locales puissantes comme Studio Dragon, leur arrivée va de pair avec une mondialisation des contenus, une diversification des modes de diffusion et une concurrence féroce – nous vous en avions touché un mot dans notre dossier sur la compétition des plateformes de streaming autour des dramas coréens. Un sujet qui a largement été évoqué lors de la conférence « Investir sur les talents » avec Kim Young Kyu et ses confrères/sœurs de France et du Nigéria.

En France, les décideurs comptent beaucoup sur l’Europe pour faire rempart contre la dictature des standards de Netflix et consort. C’est le cas de Delphine Ernotte, qui vante les mérite de la régulation européenne. A ce titre, Romain Bessi, le CEO de Newen Studios (France), insiste sur la nécessité de fédérer l’Europe autour des séries : « Nous nous définissons comme européens. Nous laissons une marge de manœuvre à tous les pays, mais nous essayons d’imprimer notre marque. […] Nous essayons d’avoir une approche « Schengen », basée sur la libre circulation entre les pays. »

It’s Okay to Not Be Okay (tvN, 2020)

Mo Abudu, CEO d’EbonyLife Media (Nigéria) et seule femme africaine parmi les producteurs présents au festival, a établi des bureaux à Londres et à Los Angeles et souhaite étendre le soft power africain au monde entier : « Nous croyons fermement que le storytelling, en particulier quand il s’agit de l’expérience des Noirs, est une expérience globale. L’Afrique regorge d’histoires, des histoires actuelles, passées et futures. »

A cette nouvelle concurrence, la réponse coréenne allie la recherche constante de nouveaux talents à l’innovation. « Par le biais de notre maison-mère, nous disposons d’un certain nombre de partenariats avec d’autres sociétés. Nous disposons aussi d’un centre R&D », explique Kim Young Gyu, qui nous apprend également que Studio Dragon a créé une équipe dédiée à la recherche de nouveaux contenus. « Chaque semaine, ils ont pour mission de trouver trois nouveaux projets ». Autant dire que ces forces vives n’ont pas le temps de s’ennuyer.

affiche de Sweet Home
Le nom de Kim Young Gyu est le premier cité au générique de Sweet Home (Netflix, 2020)

La fidélisation des talents, le nerf de la guerre

Dans ce marché qui ne cesse de se redéfinir et dont la compétition s’intensifie, le risque de voir les talents s’évader des canaux traditionnels pour rejoindre les plateformes n’a rien d’un fantasme, comme l’explique Delphine Ernotte : « Les talents confirmés sont souvent absorbés par les plateformes de SVOD, qui ont des projets de plus grande ampleur et des moyens considérables. Ce n’est pas « catch me if you can », mais « cash me if you can ». »

En Corée du Sud, cette nouvelle donne s’accompagne d’une mutation interne du marché qui bouleverse les relations entre les studios et les auteurs : « La relation avec les créateurs est devenue complexe », explique Kim Young Gyu. « Certains créateurs sont des salariés, mais nous avons également des créateurs partenaires et d’autres en freelance. Nous employons aussi des prestataires. » L’évolution des modalités contractuelles atteint même les techniciens, nous apprend le CEO. Auparavant, ces derniers passaient simplement des contrats avec les studios. Aujourd’hui, ils discutent en amont des recrutements à réaliser et des améliorations à apporter aux technologies.

Bulgasal: Immortal Souls (tvN, 2022)

Pour garder leurs talents, les trois invités parviennent à la même conclusion : la formation est un facteur primordial de fidélisation. Ainsi, Newen Studios fait partie des investisseurs de l’Institut Séries Mania, la première école 100 % dédiée aux séries qui forme des talents européens. Au Nigéria, Mo Abudu a fondé la Ebony Academy, une école basée à Lagos et qui forme gratuitement de jeunes talents africains dans huit domaines différents, dont la réalisation, l’écriture et les arts dramatiques.

En Corée du Sud, Studio Dragon et sa maison mère CJ ENM lancent leurs propres plans de formation pour développer les talents de nouveaux créateurs : « Le drama Hometown Cha-Cha-Cha, qui est également disponible sur Netflix, a eu beaucoup de succès. En fait, il s’agissait d’un nouvel auteur. » (Il s’agit de la scénariste Shin Ha Eun).

La fidélisation ne s’arrête pas à la formation, selon le chef d’entreprise coréen : « Nous avons dû diversifier notre rôle pour devenir plus attractifs. Nous vivons aussi dans une ère de collaboration et nous devons savoir reconnaître les capacités de nos collaborateurs. C’est le pouvoir de Studio Dragon. »

Le mot de la fin ? Nous le laissons à M. Kim Young Gyu : « Quelle que soit la plateforme, si le produit est de bonne qualité, il peut trouver une place sur le marché. C’est la raison pour laquelle nous devons être attractifs. » Voilà qui devrait en inspirer plus d’un.

Elodie Leroy

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