Critique : ‘The Chaser’, de Na Hong Jin

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Attention, chef d’œuvre. Premier long métrage de Na Hong Jin, The Chaser captive par un scénario d’une rare densité thématique, servi par une maîtrise formelle étourdissante et une interprétation remarquable (Kim Yun Seok, bluffant). Percutant dans son propos, ce polar violent et réaliste qui montre un visage peu flatteur de la société coréenne, s’agrémente d’un humour mordant tout en faisant poindre une charge émotionnelle inattendue. Une réussite sur tous les tableaux qui révèle un cinéaste talentueux au regard acéré.

Grand succès dans son pays où il a attiré plus de 5 millions de spectateurs, The Chaser recevait aussi l’honneur d’une projection au Festival de Cannes 2008 en séance de minuit. Autant dire que le réalisateur Na Hong Jin frappe très fort avec ce tout premier long métrage réalisé avec un budget modeste et sans aucune tête d’affiche, dans une industrie sud-coréenne où l’argent et le star system sont rois. Il est vrai que le cinéma du Pays du Matin Calme a su développer en une dizaine d’années à peine un réel savoir-faire dans le genre du polar puisque plusieurs de ses récentes productions se sont rapidement imposées comme des références.

On citera parmi ces dernières le polar décalé Memories of Murder (Bong Joon Ho, 2003), le film noir A Bittersweet Life (Kim Jee Woon, 2005), mais aussi quelques thrillers d’action tels que Public Enemy (Kang Woo Suk, 2002) ou encore Running Wild (Kim Sung Su, 2006). Au point que le genre est devenu en quelque sorte le domaine d’excellence d’une industrie qui connaissait jusqu’alors quelques difficultés à imposer sa marque de fabrique à l’étranger. Loin de reposer sur une classique opposition entre flics et gangsters, The Chaser prend le contrepied du genre en faisant de son personnage principal un antihéros à l’état pur, un choix annonciateur de la noirceur d’un film qui dépeint la société coréenne sous un jour peu avantageux.

Ancien policier reconverti en proxénète, Eom Joon Ho (Kim Yun Seok) ne possède a priori aucun trait de caractère susceptible d’inspirer la sympathie. Pourtant, c’est bel et bien la disparition de plusieurs des femmes dont il exploite la misère et plus particulièrement de l’une d’entre elles, Mi Jin (Seo Yeong Hie), qui va le plonger dans une chasse à l’homme doublée d’une véritable course contre la montre.

Si la plupart des films du genre auraient centré l’intrigue autour de la recherche de l’identité du tueur, The Chaser n’entretient aucun mystère sur ce sujet puisque ce dernier agit à visage découvert devant la caméra, son point de vue s’entrecroisant avec celui de Joon Ho et de Mi Jin à mesure que se le scénario se déploie dans toute sa richesse et sa complexité.

A l’instar du Memories of Murder de Bong Joon Ho, The Chaser utilise cette sombre histoire de meurtres – qui s’inspire elle aussi d’une histoire vraie – pour pointer du doigt l’incompétence de la police et l’absurdité de ses méthodes. Un doigt particulièrement accusateur ici puisque la police locale, gangrenée par un fonctionnement bureaucratique et un souci constant de son image médiatique, paraît décidément hors du coup. Percutant mais jamais caricatural, le propos de Na Hong Jin est assaisonné d’un humour particulièrement incisif, sans jamais que la gravité de la situation ne s’en trouve désamorcée.

Plongée dans les méandres d’une ville qui cannibalise les plus démunis, The Chaser entretient une ambiance principalement nocturne servie par une photographie soignée, et fait surgir une violence sèche et dénuée de tout caractère spectaculaire.

Devant la caméra, la révélation du film n’est autre que l’acteur Kim Yun Seok. Jusqu’alors relégué aux rôles de seconds couteaux (dans Running Wild, notamment), il déploie ici toute l’étendue de son talent et imprime une humanité touchante au personnage de Joon Ho, lequel suscite une empathie permanente dans son acharnement à vouloir retrouver Mi Jin.

Face à lui, Ha Jung Woo (Time, Souffle) fait un tueur aussi insaisissable que glaçant par sa nonchalance, glissant tel une anguille entre les doigts de son chasseur.

Pourtant, au-delà de ce jeu du chat et de la souris aux modalités inhabituelles, The Chaser se distingue sensiblement de ses semblables par la charge émotionnelle inattendue qui jaillit finalement de l’expérience. Au point que le film de Na Hong Jin s’impose comme l’un des rares films de serial killer à faire ressentir la valeur de la vie de la victime, dont la lutte acharnée pour la survie s’avère poignante du début à la fin. Un coup de maître.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 11 mars 2009

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