Joo Won et Kim Hee Sun défient les lois du temps dans un drama coréen ludique, qui tient ses promesses jusqu’au bout.

De The King: Eternal Monarch à Train en passant par 365: Repeat The Year, l’année 2020 aura vu fleurir plusieurs dramas explorant le thème des réalités multiples. S’inscrivant dans cette tendance, Alice représente néanmoins la seule série de science-fiction à proprement parler, et réserve à ce titre quelques surprises quant aux théories complexes qu’il convoque. Pas de panique toutefois : les scénaristes savent nous orienter à l’intérieur de leur intrigue alambiquée, malgré une baisse de régime temporaire à mi-parcours. Les performances enthousiasmantes de Joo Won et de Kim Hee Sun achèvent de faire d’Alice un divertissement fun comme on aimerait en voir plus souvent.

Kim Hee Seon en action dans Alice
Kim Hee Sun dans Alice (SBS)

Jeu de trajectoires temporelles

2050. Alors que le voyage dans le temps est enfin rendu possible grâce à l’organisation “Alice”, son existence est mise en danger par la découverte d’un livre prophétique caché dans le passé. Envoyés en mission en 1992 pour le récupérer, Yoon Tae Yi (Kim Hee Sun) et son mari Yoo Min Hyuk (Kwak Si Yang) assistent au meurtre de son propriétaire et sauvent in extremis sa fillette. Tae Yi découvre alors qu’elle est enceinte et décide de rester sur place pour élever son fils, Park Jin Gyeom. Dix-huit ans plus tard, elle est assassinée.

2020. Park Jin Gyeom (Joo Won) est un flic efficace mais taciturne, dont l’objectif est de découvrir la vérité sur la mort de sa mère. Sa vie bascule lorsqu’il fait la connaissance d’une professeure de physique du nom de Yoon Tae Yi (Kim Hee Sun), qui ressemble trait pour trait à sa mère. Son enquête le conduit bientôt à envisager l’intervention de technologies dépassant notre imagination.

Diffusée du 25 août au 24 octobre 2020 sur SBS, la série coréenne Alice est née de l’imagination d’un trio de scénaristes composé de deux hommes, Kim Kyu Won et Kang Cheol Gyu, et d’une femme, Kim Ga Young-I, qui ont déjà collaboré auparavant sur le film The Huntresses.

N’y allons pas par quatre chemins : allié à la réalisation efficace de Baek Soo Chan (A Girl Who Sees Smells), leur travail constitue l’un des points forts de ce drama joliment emballé.

A partir du noyau dur que représente la relation entre une mère, Yoon Tae Yi, et son fils Park Jin Gyeom, né chronologiquement avant elle, Alice déploie progressivement plusieurs réalités qui se rejoignent ou se disjoignent de manière inattendue au gré des modifications générées par les excursions temporelles des différents protagonistes.

Alice (2020) : Joo Won

Non seulement ces derniers explorent différentes temporalités qui les amènent à rencontrer leurs autres « moi » à des âges différents, mais les hôtes du futur issus de l’organisation Alice sont basés dans un mystérieux abri qui les conduit à côtoyer les personnes vivant en 2020, année de référence de l’intrigue.

Park Jin Gyeom et le chat de Schrödinger

Alice s’inscrit ainsi dans la tendance qui consiste à faire coexister voyage dans le temps et univers parallèles, comme le récent The King: Eternal Monarch. Les scénaristes ne manquent d’ailleurs pas de nous mettre sur la voie à plusieurs reprises, notamment lorsque le professeur Seok Oh Won (Choi Won Young) explique de manière simple et directe de quelle manière les deux thèmes se rejoignent, à l’occasion d’une captivante scène de cours magistral.

A ce titre, il est intéressant que le moment émotionnel de la mort de la mère ait été choisi pour jouer le rôle de tremplin d’une intrigue qui s’appuie sur un concept de hard science-fiction tel que le voyage quantique.

L’expérience de pensée du chat de Schrödinger, utilisée pour illustrer l’idée de superposition d’états, ou superposition quantique, est d’ailleurs explicitement citée à l’épisode 6.

« Je ne crois pas au voyage dans le temps, parce que je ne l’ai pas vu moi-même », déclare Jin Gyeom au professeur Seok Oh Won dans les locaux de l’Institut Kuiper, à l’épisode 4. Il ne croit pas si bien dire.

Pour le plus grand bonheur du spectateur, le drama exploite de manière simplifiée et ludique le principe d’étalement quantique, qui a notamment été rendu accessible aux non-initiés par l’auteur australien Greg Egan dans son génial roman Isolation. Sans entrer dans le détail des concepts, Alice part ainsi du principe selon lequel la réduction de la fonction d’onde du système observé peut procéder de la conscience humaine. Cette idée, qui implique qu’un individu possède par sa seule observation le pouvoir extraordinaire de choisir l’état de réalisation de notre monde, nous vaut un dernier tiers de drama assez jubilatoire, durant lequel les scénaristes l’exploitent pleinement sans jamais perdre de vue le cœur de leur histoire.

Alice réussit ainsi la prouesse de mêler voyage dans le temps à la sauce quantique et principe de l’effet papillon, tout en y injectant le thème typiquement coréen du drame familial ainsi qu’une bonne dose d’action. Cohérent et touchant sur la durée, le drama réserve aussi quelques paradoxes savoureux, comme cette scène surréaliste où mère, père et fils se retrouvent réunis alors qu’ils ont tous trois le même âge, chacun étant issu d’une temporalité, voire d’une réalité différente.

Joo Won et Kim Hee Sun sur la même longueur d’onde

Tout au long de cette aventure pleine de rebondissements, les acteurs Joo Won et Kim Hee Sun représentent nos guides indispensables. Leur duo s’impose rapidement comme un autre atout clé du drama, leurs interactions pimentées fonctionnant aussi bien dans le drame que la comédie.

Alice marque le retour attendu de l’acteur Joo Won sur le petit écran après son service militaire. Délaissant les romances médiocres (My Sassy Girl, Tomorrow Cantabile), l’acteur retrouve enfin un projet qui lui permet de se mettre en valeur. Si Park Jin Gyeom n’est pas autiste comme le pédiatre de Good Doctor, il souffre d’Alexithymie, une condition qui l’empêche de reconnaître les émotions et que Joo Won intègre de manière particulièrement convaincante dans son jeu. De même, sans atteindre le niveau de Bridal Mask, le drama lui offre l’occasion de démontrer son aisance dans les scènes d’action.

A ses côtés, Kim Hee Sun apporte une belle énergie à son interprétation, comme elle l’avait déjà fait dans Room N°9 et The Lady In Dignity. Elle surprend notamment en endossant avec naturel différents rôles, depuis la mère dévouée jusqu’à l’étudiante innocente, en passant par la professeure intelligente mais capricieuse.

Les acteurs secondaires livrent également de très bonnes prestations, notamment Choi Won Young (Mystic Pop-Up Bar) et Kwak Si Yang (Chicago Typewriter). On retient aussi l’apparition brève mais marquante de Oh Yeon A (Save Me 2).

Kwak Ji Yang dans le drama Alice

Il est regrettable qu’Alice perde en rythme dans son deuxième tiers, soit entre les épisodes 8 à 11, qui contiennent de nombreuses scènes de remplissage comme les chamailleries inutiles entre Yoon Tae Yi et sa rivale jouée par l’irritante Lee Da In (Doctor Prisoner), ou les tergiversations du personnage unidimensionnel de Hwang Seung Eun (Time).

Même si SBS représente la chaîne idéale pour ce type de divertissement, la série aurait ainsi gagné en efficacité en réduisant son format à 10 ou 12 épisodes, une souplesse que s’est largement autorisée OCN cette année avec Team Bulldog, Train, Missing – The Other Side et Search.

Enfin, ajoutons aux griefs mineurs un effet de maquillage particulièrement raté qui nous renvoie le temps de quelques plans au cauchemar visuel que fut J. Edgar de Clint Eastwood – nous n’en dirons pas plus pour ne rien révéler. La faute de goût est étonnante pour un drama qui affiche par ailleurs de très bons effets spéciaux digitaux.

On ne boudera cependant pas son plaisir, tant les derniers épisodes s’avèrent divertissants, et prouvent à quel point l’équipe sait depuis le début où elle souhaite nous mener.

Caroline Leroy

Pour aller plus loin : une analyse des écrits de Greg Egan sur le sujet.

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