Interview de Jet Li (Danny The Dog)

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Au début du mois de janvier 2005, nous avons eu la chance de rencontrer Jet Li afin de l’interviewer au sujet de son nouveau film : Danny The Dog de Louis Leterrier. Il s’agissait de notre première interview pour DVDRAMA (futur Excessif.com), interview que nous avions obtenue par nous-mêmes par l’intermédiaire de l’ancien assistant de l’acteur. Pour l’anecdote, Danny The Dog avait en réalité été tourné deux ans auparavant, entre janvier et avril 2003. Quant à Jet Li, il venait de réchapper depuis deux semaines au terrible tsunami qui avait ravagé les côtes de l’Asie du Sud au moment où il était en vacances avec sa famille aux Maldives. C’est comme toujours avec beaucoup de gentillesse qu’il a répondu à nos questions au sujet d’un film qui allait faire beaucoup pour sa reconnaissance en tant qu’acteur (lire la critique du film).

Un salon situé dans un grand hôtel parisien, il est 10h30, et c’est la première interview de la journée de M. Jet Li, la star de Hong Kong en chair et en os, devant nous prêt à répondre à nos questions pour la sortie de Danny The Dog. Fidèle à lui-même, Jet Li arrive parfaitement à l’heure (à la minute près). Décontracté et souriant, il nous parle de son travail sur le film, des motivations qui le poussent à accepter ses projets et revient sur son récent parcours à Hollywood…

Jet Li et Morgan Freeman dans Danny The Dog de Louis Leterrier

Jet Li et Morgan Freeman dans Danny The Dog de Louis Leterrier

Caroline et Elodie Leroy : Qu’est-ce qui vous a poussé à accepter ce rôle dans Danny The Dog?
Jet Li : Dans la plupart de mes films, j’incarne toujours le même genre de personnages : le dur à cuire, le maître ou le héros. Il y a quelques années, j’ai rencontré Luc (Besson, ndlr) pour discuter d’une seconde collaboration. Il m’a proposé quelques idées qui ne m’ont pas emballé parce qu’il s’agissait encore de films d’action commerciaux comme j’en avais fait auparavant. Or cette fois j’avais envie de faire quelque chose de différent, qui me pousserait à relever de nouveaux défis. D’autre part, je voulais faire passer un message au jeune public : être expert en arts martiaux ne suffit pas si l’on a aucune compréhension des valeurs de la vie ou de l’amitié ni aucun sens des responsabilités. Combattre dans le seul but de blesser les autres revient à se comporter comme un animal. Luc est donc revenu me voir quelques jours plus tard avec l’idée suivante : l’histoire d’un personnage à la fois très jeune mentalement et très fort physiquement, qui a été élevé dans la violence par son oncle mais qui va trouver le salut grâce à la musique. J’ai trouvé cette idée très forte et je lui ai donné le feu vert. Il a commencé à l’écrire et… on l’a tourné ! (rires)

Quels étaient les principaux défis que vous avez rencontrés en jouant Danny ?
C’était pour moi un défi global car je n’avais jamais joué ce genre ce personnage au cours de ma carrière. Danny est physiquement un homme adulte mais son esprit est resté celui d’un enfant de dix ans. Pour m’aider à appréhender ce personnage, Luc a déniché un coach formidable à Londres et nous avons préparé le rôle ensemble durant plusieurs semaines, avant le début du tournage. Nous avons enquêté sur la mentalité des petits garçons de cet âge. Nous avons aussi visité des chenils afin d’observer les chiens et d’étudier la façon dont ils réagissent en jouant avec eux. Nous avons appris beaucoup de choses qui m’ont été très utiles pour le rôle. Intégrer tous ces éléments dans le personnage représentait un véritable challenge.

Il y a une très forte alchimie entre vous et Morgan Freeman dans ce film, comment s’est passée votre collaboration ?
C’est un très grand acteur, tout le monde sait cela. C’est quelqu’un de professionnel, en plus d’être un homme chaleureux. Chaque jour, à peine sorti de sa loge, il simulait déjà le quotidien d’un aveugle. Il n’avait de cesse d’envisager les moindres détails pratiques de la vie de son personnage, ainsi que la façon dont les aveugles utilisent leurs autres sens, comme l’ouïe et le toucher, pour compenser leur handicap. C’est très stimulant de travailler avec des comédiens tels que lui ou Bob Hoskins, car ils vous aident à vous fondre dans votre personnage et à repousser vos limites. C’était une expérience formidable. Même la jeune fille (Kerry Condon, ndlr) nous a beaucoup apporté : elle est tellement spontanée, tellement vraie… elle parle sans arrêt (rires), c’est une fille très charmante. Tout s’est donc très bien passé.

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Jet Li dans Danny The Dog de Louis Leterrier

Avez-vous imprégné le personnage de Danny de votre philosophie personnelle ?
S’il y a une philosophie, elle est davantage présente dans l’histoire que dans mon personnage. La plupart des films d’action racontent tous la même histoire, celle d’un type qui est confronté à un problème, qui le résout et qui sauve le monde. En général, le héros est un homme fort. Dans celle-ci, c’est différent, il s’agit d’un personnage qui est effectivement très fort et très violent au début, mais qui n’exprime pas sa part d’humanité. Il est sauvé par la musique et apprend progressivement à devenir une personne normale. Je pense que le message très fort à délivrer au public est que la violence n’est pas une solution. A quoi bon se montrer toujours violent ? Si vous tuez un autre être humain, même un méchant, vous ne valez pas mieux que lui. Nous avons donc voulu insister sur cette idée, en laquelle je crois très fermement, à savoir que la violence n’est pas une solution. Il serait intéressant que les films d’action explorent de nouvelles voies afin de délivrer des messages plus positifs au public.

Plus généralement, essayez-vous de transmettre un message à travers vos films ?
Tous mes films ne reposent pas sur un message mais j’essaye de faire passer des idées dans certains d’entre eux. Hero en est un exemple, puisque ce film transmet un message de paix et tente de définir ce qu’est véritablement un héros. Tuer des centaines ou des milliers d’adversaires ne fait pas de quelqu’un un héros. C’est au contraire parce que Sans Nom, mon personnage, est préoccupé par le sort des autres et qu’il porte leur souffrance qu’on peut dire qu’il est héroïque. Et pour lui, la mort n’a aucune importance s’il peut contribuer à amener la paix sur le monde. Mais je ne peux pas véhiculer un message à travers tous mes films… par exemple dans En sursis, il n’y a strictement rien ! (éclat de rire) Donc si je peux avoir un contrôle sur le film, j’essaie de dire quelque chose. En revanche, s’il s’agit d’un film sur lequel je n’ai aucun contrôle, alors… je me tais et je fais mon travail (rires).

Jet Li dans Hero de Zhang Yimou

Jet Li dans Hero de Zhang Yimou

Est-ce que vous souhaiteriez faire un film entièrement basé sur votre philosophie?
Oui, mais vous savez… Un tel projet nécessiterait d’y réfléchir pendant plusieurs années. Il faudrait que j’intègre les idées qui me tiennent à cœur tout au long du film et que j’aie la possibilité de transmettre mon expérience… Cependant, il faut comprendre que certains films sont destinés à n’être que de simples divertissements. Si dans chaque film je venais parler de ma philosophie, alors je n’aurais plus qu’à devenir prof (rires). Je ne peux pas faire ça.

Vous êtes une star internationale de films d’action, vous avez travaillé en Chine, aux Etats-Unis et en France. Y a-t-il un autre pays où vous aimeriez travailler ?
Tout dépend du scénario. J’ai beaucoup de plaisir à voyager à travers le monde et certains sites sont passionnants. Mais je le répète, c’est le scénario qui compte. Si l’histoire me plaît et s’il faut tourner en Afrique, ce n’est pas un problème. Vous savez, je suis très ouvert à toutes les propositions, je suis prêt à travailler avec des réalisateurs et acteurs très divers, quelque soit le pays. Du moment que l’histoire me motive, je suis partant.

Par exemple la Corée du Sud produit des films d’action et brasse tous les genres de films. Certains acteurs chinois ont déjà travaillé dans des productions coréennes, seriez-vous aussi intéressé de travailler là-bas ?
Tout dépend du scénario !

Vous venez de rencontrer le public français, vous avez reçu un accueil très chaleureux durant la promotion de Danny The Dog. Qu’avez-vous pensé de cet accueil ?
Ils ont été très courtois et très sympathiques, ils avaient l’air très heureux…

L’enthousiasme était vraiment très fort quand vous êtes apparu aux avant-premières.
Mon emploi du temps est très serré, même en période de promotion. J’essaye de faire de mon mieux pour prendre des photos avec eux et signer des autographes, mais s’il fallait donner satisfaction à chacun, il y en aurait pour des heures ! (rires) Il m’est impossible de contenter chaque spectateur présent dans la salle de cinéma… Parfois je me sens coupable, j’espère qu’ils comprennent. Je viens de faire deux jours de promotion, et depuis que je suis arrivé à Paris samedi dernier à 6 heures du matin, je travaille de 9 heures à minuit, tous les jours ! Alors si je ne peux pas faire plus, je m’en excuse ! (rires)… La seule chose que je puisse faire pour les remercier de leur soutien, c’est faire de bons films (rires).

Kerry Condon, Jet Li et Morgan Freeman dans Danny The Dog de Louis Leterrier

Kerry Condon, Jet Li et Morgan Freeman dans Danny The Dog de Louis Leterrier

Est-ce que vous possédez beaucoup de DVD chez vous ?
Oui, j’en ai plein. J’ai beaucoup d’amis producteurs, en particulier à Hong Kong, et ils m’envoient régulièrement leurs dernières nouveautés DVD.

Vous possédez vos propres films ?
Oh oui, dès qu’ils ouvrent une nouvelle collection Jet Li, ils me la font parvenir.

Aimez-vous regarder vos propres films une fois qu’ils sont terminés ?
Je m’efforce de donner mon maximum dans chacun de mes films. Le résultat est que certains films sont réussis, d’autres simplement corrects, et d’autres enfin… pas terribles ! (rires). Je le sais très bien. Je pense qu’au cours d’une carrière d’acteur, sur une trentaine de films, on ne peut pas garantir que chaque film sera mémorable. Et c’est lorsque vous constatez que vous avez fait de mauvais films que vous réalisez, par comparaison, quels sont les films de qualité. Dans le passé, j’ai fait des films sur lesquels j’avais peu de contrôle. Mais aujourd’hui, si les scénarios qu’on me propose ne me plaisent pas, je préfère encore rester un an sans travailler et me consacrer à autre chose. Bien entendu, dès l’instant où un scénario me motive, je fonce. Mais je ne veux plus faire comme avant… quand je devais travailler avec les grands studios qui me proposaient des projets auxquels je ne croyais pas à peine j’avais fini de les lire. J’étais contraint d’accepter à cause des pressions exercées par le manager, l’agent, tout le monde. Car lorsque l’on tourne et que l’on assure ensuite la promotion du film, on met du même coup en avant son propre nom et on est en mesure d’atteindre un plus large public. Ils avaient tout un tas de raisons. A présent, j’essaie sélectionner davantage mes projets. L’année dernière par exemple, depuis Danny The Dog je n’ai pas travaillé alors que plusieurs réalisateurs m’ont soumis des propositions.

Avez-vous un projet en vue ?
Oui. En mars je vais tourner un nouveau film en Chine. Le réalisateur sera Ronny Yu (réalisateur de The Bride With White Hair, ndlr), et le directeur d’action sera Woo Ping (Yuen Woo Ping, ndlr). Ce film sera dans la même veine que Fist of Legend, mais il y sera question de son maître (Huo Yuanjia, le maître de Chen Zhen, personnage principal de Fist of Legend, ndlr). Et il y aura un contenu très fort… Vous savez, je lis énormément la presse asiatique, et je suis frappé par le nombre de jeunes gens qui se suicident. Ils mettent fin à leurs jours parce qu’ils subissent trop de pression et qu’ils ne trouvent pas de sens à leur vie. Ce phénomène a pris récemment des proportions alarmantes en Chine : en 2003, il y a eu 280 000 suicides. Imaginez que lorsqu’une seule personne se suicide, c’est tout son entourage qui en est affecté, ce qui peut représenter une vingtaine de personnes, entre la famille et les amis. Ce problème plonge donc des millions de gens dans la souffrance, et c’est pourquoi je sens que je dois absolument faire quelque chose pour ces jeunes. Ce que je voudrais leur dire, c’est que tout le monde traverse des moments pénibles comme des moments de bonheur, même le grand patron ou l’acteur. Mais il faut croire en soi-même et redresser la tête car chacun est maître de sa propre destinée. C’est aussi cela la nature humaine. C’est pour cette raison que je tiens à faire ce nouveau film.

Propos recueillis par Caroline et Elodie Leroy

Interview publiée sur DVDRama.com le 27 janvier 2005

Retrouvez ici l’interview du réalisateur Louis Leterrier

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