Interview : Ryu Seung Wan et le cinéma d’action coréen

par Elodie Leroy

Le réalisateur coréen Ryu Seung Wan revient sur la production de City of Violence, sa collaboration avec Jeong Du Hong et l’histoire du cinéma d’action coréen.

Invité au festival Paris Cinéma 2006, Ryu Seung Wan est l’un des représentants les plus prometteurs du cinéma d’action coréen. Né en 1973 à Onyang, dans la province de Chungcheong en Corée du Sud, il réalise en 1996 son premier court métrage, Transmutated Head, avant de devenir l’année suivante l’assistant réalisateur de Park Chan-Wook sur le long métrage Trio. Son second court métrage, Rumble, lui faut d’être remarqué au Festival International du Film de Busan, où il reçoit un Outstanding Award, Ryu Seung Wan signe son premier long métrage en 2000 : Die Bad, qui regroupe les deux courts cités précédemment, ainsi que deux épisodes inédits. Depuis, Ryu Seung Wan enchaîne les longs métrages et ne cesse de surprendre, que ce soit impliquant ses actrices dans les combats trash de No Blood No Tears, en mélangeant film de boxe et mélodrame dans Crying Fist, ou encore en orchestrant des combats surnaturels dans le délirant Arahan (Lotus Action Asia au Festival Deauville Asie 2004).

Ryu Seung Wan dans City Of Violence (2006)

Son dernier film en date, City of Violence, Ryu Seung Wan relève un nouveau défi : réaliser avec peu de moyens et sans tête d’affiche un film 100% action. L’argument scénaristique est classique : la vengeance. Appuyé par une batterie d’affiches très BD, le concept repose sur le duo formé par le réalisateur et son chorégraphe, Jeong Du Hong, personnage clé du cinéma d’action coréen.

Notre interview avec Ryu Seung Wan se déroule au bord de la Seine, sur la terrasse du multiplexe dans lequel est justement projeté Die Bad, dans le cadre de la rétrospective Paris Cinéma consacrée aux chefs de file du renouveau du cinéma sud-coréen. Ryu Seung Wan revient avec sincérité sur sa passion du cinéma d’arts martiaux, son travail sur The City of Violence et les défis relevés pendant la production de ses films. Il explique également comment le cinéma d’action coréen est né dans la douleur au lendemain de la dictature militaire.

Elodie Leroy : Vous êtes passionné de cinéma d’arts martiaux. Pouvez-vous nous raconter votre découverte du genre et nous parler de votre formation en arts martiaux?
Ryoo Seung Wan : Pendant mon enfance, j’étais très fan de films hongkongais, notamment de films d’arts martiaux. Le tout premier que j’ai vu était un film de la Shaw Brothers : La Main de Fer, qui avait été réalisé par un metteur en scène coréen (NDLR : Chung Chang Hwa). Quand j’étais petit, dans mon village, les salles accueillaient chaque semaine au moins trois nouveaux films en provenance de Hong Kong. J’allais souvent les découvrir en salle avec mon oncle. J’étais surtout un grand fan de Jackie Chan. Pendant les années 1980, période de l’apogée des films d’action de Hong Kong, c’était lui qui me fascinait le plus et je rêvais de faire la même chose que lui. C’est pourquoi je me suis lancé dans le Taekwondo. Je voulais devenir comme les héros de tous ces films que j’adorais.

Ryu Seung Wan et Jeong Du Hong dans CITY OF VIOLENCE (2006)

Vous avez exploré différents styles d’action, des combats aériens et fantaisistes à la Arahan, aux déchaînements de violence réalistes à la No Blood No Tears. En tant que cinéaste, quel est le style dans lequel vous vous sentez le plus à l’aise ?
D’un point de vue technique, je suis nettement plus à l’aise quand je tourne des films comme No Blood No Tears, c’est-à-dire avec des scènes d’action de style réaliste. Pendant le tournage de Arahan, j’ai vraiment souffert physiquement et psychologiquement, c’était très difficile. Et pourtant, Arahan était typiquement le film que je voulais regarder en tant que spectateur. Mais le tournage s’est avéré éprouvant.

Pourquoi était-ce une telle épreuve ?
Parce que nous avons dû avoir recours à beaucoup de câbles et d’effets spéciaux et que les chorégraphies étaient compliquées à mettre en place. Dans ce genre de films, il y a des moments où l’intervention du réalisateur est inutile, voire impossible. Par exemple, si un acteur est suspendu en l’air par des câbles, il devient très difficile d’avoir un contrôle sur l’angle de vue sous lequel il est filmé. Les problématiques étaient donc très différentes de celles que j’avais rencontrées auparavant. D’autre part, nous avons dû tourner pas mal de scènes devant un écran bleu, et il fallait donc parvenir à imaginer le résultat, ce qui n’était pas simple, même si j’avais en tête l’image que je voulais créer. Je me suis rendu compte, à cette occasion, que le genre de films que je désirais réaliser et le genre de films pour lequel j’avais un talent n’avaient rien à voir ! Je pense que City of Violence se situe un peu entre les deux, entre ce que je veux faire et ce pour quoi je suis doué.

Quels étaient justement les challenges spécifiques à City of Violence?
Les plus grosses difficultés venaient des conditions de tournage. Nous avons dû tourner avec un budget limité car nous n’avions pas de star. Tout ce que j’avais comme matériau, c’était mon histoire et mon style personnel. Beaucoup de gens s’inquiétaient pendant le tournage, prédisant l’échec du film en raison de l’absence de tête d’affiche. Mais finalement, parmi les films coréens sortis en mai, The City of Violence est le seul qui s’est avéré rentable. Les films avec des stars se sont fait évincer par les productions hollywoodiennes. Ce film a prouvé que l’on peut faire un film de genre en s’appuyant uniquement sur le style du réalisateur, et j’en suis fier.

Le chorégraphe Jeong Du Hong dans The City of Violence (2006)

Vous collaborez une fois de plus avec le directeur d’action Jeong Du Hong. Comment se passe l’élaboration des scènes d’action, entre vous, réalisateur, et lui, chorégraphe ?
Lorsque j’écris le scénario, je décris la situation de chaque scène d’action ainsi que son concept global. En se basant sur les indications que je lui donne, Jeong Du Hong crée des mouvements plus détaillés. De mon côté, en me basant sur ce qu’il propose, j’en rajoute au fur et à mesure. C’est un peu comme si l’on jouait au ping-pong, sauf que la balle gonflerait au fur et à mesure.

Votre duo avec Jeong Du Hong dans City of Violence rend hommage à cette alchimie qui caractérise votre travail ?
En fait, je travaille avec Jeong Du Hong depuis No Blood No Tears (NDLR : sorti en mars 2002). La raison pour laquelle je le choisis comme chorégraphe pour chacun de mes films est simple : c’est le meilleur. Non seulement le meilleur chorégraphe mais aussi le meilleur cascadeur. D’ailleurs, je ne suis pas le seul à travailler avec lui depuis longtemps. Jeong Du Hong a collaboré de nombreuses fois avec Im Kwon Taek, notamment sur Le Fils du Général (NDLR : célèbre trilogie de Im Kwon Taek), et avec Kim Seong Su, le réalisateur de Musa, les Seigneurs de la Guerre (NDLR : sorti en France sous le titre La Princesse du Désert). Grâce à sa connaissance des arts martiaux, Jeong Du Hong m’aide énormément dans la création des scènes d’action. En contrepartie, il profite de ma connaissance du métier de réalisateur, car c’est justement ce qui lui manque. Notre collaboration est donc fondée sur une complémentarité de talents.

Ryu Seung Beom dans ARAHAN (2004)

Vous évoquiez tout à l’heure le cinéma de la Shaw Brothers, et justement, il fut un temps où les Coréens émigraient à Hong Kong pour travailler sur des films de genre. Que reste-t-il de ce savoir-faire ?
Cette collaboration entre Coréens et Hongkongais a été rompue. Lorsque cette collaboration a cessé, le cinéma d’action était mort depuis bien longtemps en Corée du Sud. Le genre avait chuté dans les années 60, époque à laquelle il était devenu quasiment impossible d’en réaliser à cause des pressions du gouvernement militaire, notamment du président Park Chung Hee*. Les films d’action étaient contrôlés, manipulés et censurés. Le genre s’est donc développé assez bizarrement : au lieu de montrer le côté noir de la société capitaliste, comme dans les films d’action ou les films noirs des autres pays, les films d’action coréens étaient purement propagandistes. Les films ne devaient pas critiquer la société ni montrer ses aspects sombres. Il était donc impossible d’explorer des thématiques de films d’action. Au début de leur carrière, des réalisateurs tels que Im Kwon Taek réalisaient beaucoup de films d’action, mais ils ont dû abandonner à cause de la dictature militaire. C’est pourquoi le vrai début de l’histoire du film d’action coréen, c’est Le Fils du Général en 1990. Mais même après le succès du Fils du Général, le cinéma d’action est longtemps resté impopulaire en Corée. Peut-être parce que ce que l’on entendait par « film d’action » était trop vague, recouvrant aussi bien les films de guerre que les films d’arts martiaux.

Ryu Seung Beom et Choi Min Sik dans CRYING FIST

Est-il difficile de recruter des équipes de films d’arts martiaux en Corée à l’heure actuelle?
Depuis la production de Shiri, beaucoup de cascadeurs très professionnels et très compétents ont été formés. A présent, il n’y a plus de problème pour trouver des équipes. Mais je vais vous dire une chose qui peut paraître incroyable aujourd’hui : à l’époque du Fils du Général, certains cascadeurs étaient affamés. Certains sont même morts pendant la production de ces films…

… A cause du travail ?
Surtout à cause du manque d’argent. Les cascadeurs étaient extrêmement pauvres. En fait, à l’époque de Bruce Lee, il y avait des cascadeurs coréens très compétents et très doués en arts martiaux, mais ils ne trouvaient pas assez de travail en Corée. Ils sont donc partis à Hong Kong pour travailler. On leur a surtout confié des rôles de méchants. En outre, dans les arts martiaux chinois, les mouvements des jambes sont assez peu nombreux. Le Taekwondo a donc apporté à ce cinéma une dimension qui lui manquait (NDLR : le Taekwondo utilise à 60% les jambes). Les cascadeurs coréens ont ainsi enseigné un grand nombre de techniques de jambes aux Hongkongais. Lorsque ces derniers ont acquis cette maîtrise, ils ont rejeté les Coréens car ils n’avaient plus besoin d’eux. Beaucoup de cascadeurs coréens ont ainsi dû revenir en Corée, et comme je vous le disais à l’instant, il n’y avait pas de travail pour eux. Ils étaient donc relégués à faire de petits films vidéo destinés aux enfants. C’était leur seul moyen pour survivre. Je pourrais vous en raconter beaucoup, des histoires de ce genre…

Je vous écoute…
Justement, il y en a une bien triste concernant les films d’action réalisés dans les années 70. Lorsqu’un Coréen réalisait un film, il devait en céder les négatifs aux Hongkongais, lesquels apportaient ensuite des modifications. Le réalisateur perdait donc définitivement la version originale de son film. A présent, on trouve souvent des films de réalisateurs coréens sur des DVD hongkongais, mais ce ne sont pas les versions originales. Certains réalisateurs ont néanmoins fini par recevoir leurs propres films, trouvés par des fans qui étaient partis à la recherche des copies pour les leur envoyer. Mais les versions originales des films n’existent plus.

En général, est-ce que les cascadeurs sont très polyvalents comme à Hong Kong ?
En Corée, il existe deux types de cascadeurs : les cascadeurs qui veulent devenir acteurs et ceux qui s’orientent vers le métier de chorégraphe. En ce moment, il est très important d’avoir des stars dans des films coréens. Il est presque impossible de faire ce que les Thaïlandais ont fait avec Tony Jaa dans Ong Bak, c’est-à-dire mettre en vedette un inconnu. Le cinéma coréen repose énormément sur le star system. Or de nos jours, les grandes stars comme Ryu Seung Beom, mon petit frère, mais aussi Sol Kyung Gu, Choi Min Sik ou Song Kang Ho, n’aiment pas avoir recours aux doublures. A part si les mouvements sont particulièrement sophistiqués, ils préfèrent les effectuer eux-mêmes. C’est un autre problème que rencontrent les cascadeurs !

No Blood No Tears
Lee Hye Young et Jeon Do Yeon dans No Blood No Tears (2002)

A l’heure actuelle, comment sont les conditions de sécurité sur les tournages de films d’action en Corée du Sud?
Aujourd’hui, il n’existe plus vraiment de problème de sécurité, car nous sommes très bien équipés, surtout depuis l’année 2000. Jeong Du Hong et la Seoul Action School ont beaucoup contribué à ce développement. A l’heure actuelle, même les producteurs accordent de l’importance aux conditions de sécurité. Nous avons innové sur un point pendant le tournage de No Blood No Tears : nous avons fait travailler ensemble l’équipe de décoration et celle des chorégraphies. Le chef décorateur pouvait ainsi se rendre compte des problématiques liées à la sécurité des cascadeurs. En même temps que les décorateurs installaient les décors, l’équipe du chorégraphe mettait en place les équipements de sûreté, tels que les matelas. Toujours sur No Blood No Tears, nous avons filmé les mouvements avant de tourner sur le plateau, afin que le décorateur puisse en tenir compte dans son travail. Ce film a impulsé une évolution en matière de préproduction et de sécurité des cascadeurs.

Que pensez-vous de ces films coréens qui emploient des chorégraphes chinois, tels que Shadowless Sword, par exemple?
Je ne suis pas contre le travail avec les chorégraphes hongkongais ou étrangers et je pense que tout dépend du style de chaque film. Néanmoins, je ne souhaite pas faire appel à des chorégraphe hongkongais. D’une part, je n’en ai pas besoin, et d’autre part, j’aurais l’impression d’abandonner l’identité coréenne de mes films. Je ne dis pas qu’il est indispensable de revendiquer une identité culturelle, mais il est important de garder une originalité. Travailler avec des chorégraphes hongkongais revient à reproduire les films d’action hongkongais, car les chorégraphes hongkongais ont leur propre style et répètent naturellement ce qu’ils ont déjà fait. Je pense qu’il est possible d’être inspiré par ce cinéma sans en imiter le style.

Quels est votre récent coup de cœur en matière de film d’action?
En mars dernier, à la cinémathèque coréenne, j’ai revu La Horde Sauvage, de Sam Peckinpah, en version restaurée. J’ai été totalement scotché. Ce film a été réalisé il y a très longtemps, mais il est vraiment extraordinaire. D’ailleurs, lors de cette séance, j’ai réalisé à quel point l’expérience sur grand écran était irremplaçable. J’avais vu La Horde Sauvage plus de trente fois en DVD, mais cette fois-ci, j’ai eu l’impression de découvrir un autre film.

Un petit mot sur votre prochain projet?
Mon prochain film s’appellera Yacha. C’est un terme bouddhiste désignant des démons qui dévorent la chair humaine. Le film parle de guerriers qui se battent contre les Yachas. Ces guerriers luttent contre ce que vous pourriez appeler des zombies, mais il ne s’agit pas d’un film d’horreur fantastique. Yacha ressemblera plutôt à un film en costumes de style réaliste.

Propos recueillis par Elodie Leroy (7 juillet 2006, Paris Cinéma)
Remerciements à Eunseon Lee-Segay pour la traduction

* La fin des années 50 et le début des années 60 ont vu émerger certains des réalisateurs coréens les plus talentueux. Après la guerre, l’industrie revivait et valorisait le traditionnel mélodrame ainsi que le film d’action. Mais en 1962, Park Chung Hee, le Président de l’époque (assassiné en 1979, événement dont parle le film The President’s Last Bang d’Im Sang Soo), a fait voter une loi permettant au gouvernement de contrôler l’industrie du film sous tous ses aspects, économique comme artistique.

Article publié à l’origine sur Dvdrama.com le 25 août 2006.

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