Une tour, une attaque terroriste et des infectés en pagaille qui communiquent entre eux. Intitulé Colony, le nouveau film de Yeon Sang Ho a fait sensation lors de sa projection au Festival de Cannes 2026 en séance de minuit. Sorti en France le 27 mai 2026, l’objet a attiré plus de 10 000 curieux dès le premier jour, ce qui en fait le second meilleur démarrage de la semaine sur l’hexagone. En Corée, il est déjà le film le plus rapide à avoir atteint les 4 millions de spectateurs. Il faut dire que le réalisateur de Dernier Train Pour Busan frappe fort avec ce thriller fun et bien pensé, qui fait écho aux peurs liées aux nouvelles technologies.
Pandémie bioterroriste
Chercheuse en biotechnologie, Kwon Se Jeong (Jun Ji Hyun) assiste à une conférence scientifique dans un gratte-ciel de Séoul hébergeant un centre commercial. En marge de l’événement, Seo Yeong Cheol (Koo Kyo Hwan), un ancien chercheur traité par son mentor comme un paria, appelle la police pour les prévenir qu’il lance une attaque bioterroriste sur les lieux. Bientôt, une pandémie se propage de manière fulgurante, transformant les humains en monstres assoiffés de sang.
Yeon Sang Ho fait son grand retour, et c’est une bonne nouvelle ! Peu convaincues par ses dernières productions (le soporifique The Ugly, le fade Révélations, l’inégal Hellbound), nous songions presque à le classer dans la catégorie des réalisateurs surcotés. Colony nous redonne foi en sa capacité à créer du divertissement fun et créatif comme on les aime, dix ans après l’incroyable Dernier Train Pour Busan.
S’appuyant sur le principe du huis clos, le scénario de Colony, que Yeon Sang Ho cosigne avec Choi Gyu Seok (Hellbound), suit une trame classique de survival collectif. Enfermés dans cette tour infernale, cernés par des infectés sanguinaires et abandonnés par les autorités, les survivants vont devoir trouver par eux-mêmes le chemin vers la sortie en utilisant les moyens du bord. Comme on s’en doute, l’alliance de fortune entre ces personnes qui n’ont rien à voir entre elles sera mise à rude épreuve au fil de péripéties révélatrices du courage des uns et du cynisme des autres.
Sur le plan des raids zombiesques, nous sommes servis. L’immense qualité de Colony est de ne pas diluer le récit par des dialogues interminables et de se concentrer sur l’action à la faveur de scènes d’attaques d’infectés immersives, inventives et jamais répétitives. Filmé de manière organique, le décor du bâtiment est presque un personnage du film, dévoilant des zones entièrement colonisées par les monstres et les traces blanches visqueuses qu’ils laissent derrière eux, comme autant de visions apocalyptiques et esthétiques dans le macabre.
Infectés et connectés
Là où les histoires de zombies traditionnelles finissent toujours par rediriger l’attention vers les conflits humains en reléguant les créatures au second plan, Colony adopte la démarche inverse. Ici, les stars du film, ce sont les infectés, qui s’avèrent fascinants dans leur bizarrerie (chapeau à l’équipe des figurants, qui semblent danser devant l’écran) et réservent des surprises jusqu’au bout – le regard porté sur eux n’est pas exempt d’humour.
L’enjeu central de l’intrigue est de comprendre leur fonctionnement et ainsi trouver leur point faible. Car si les infectés de Colony ont le cerveau cramé, ils ont aussi deux atouts de taille : le premier est qu’ils communiquent entre eux à la manière d’un réseau échangeant des données ; le second est qu’ils évoluent de manière incontrôlable, laissant les humains démunis. Une manière originale, pour Yeon Sang Ho, de saisir les préoccupations sociétales d’aujourd’hui à l’ère de l’abrutissement des masses par les écrans et de l’essor affolant de l’IA. Une allégorie appuyée par l’insistance sur les mannequins des magasins de vêtements, ces simili-humains sans âme parmi lesquels se cachent des hommes et des femmes dépassés par les monstres.
Comme souvent dans les huis clos coréens, la solidarité humaine et la coopération apparaissent comme les seules voies possibles pour s’en sortir. Ce lien perpétuel entre les actions de l’individu et l’impact sur le collectif est au cœur du film, chez les infectés comme chez les survivants, ou même au sein des autorités qui pilotent sans véritable plan les tentatives d’infiltration musclées dans le bâtiment. L’idée évidente selon laquelle l’égoïsme des uns peut mener le groupe à sa perte trouve une résonance particulière face à une nouvelle espèce dont la force réside dans l’intelligence collective.
De Jun Ji Hyun à Ji Chang Wook, un casting enthousiasmant
Pour interpréter les personnages de Colony, dont la caractérisation somme toute très simple suffit à nous impliquer dans le récit, Yeon Sang Ho mise sur un casting de stars emmené par Jun Ji Hyun (Tempest). L’actrice révélée il y a vingt-cinq ans par My Sassy Girl (Kwak Jae Yong), et revue entre temps dans des œuvres aussi variées que My Love From the Star (SBS) et Kingdom: Ashin of the North (Netflix), assure avec brio son rôle de leader charismatique pour nous guider dans la quête de survie des personnages.
Les acteurs secondaires ne sont pas en reste, de Koo Kyo Hwan (De notre mieux), excellent en psychopathe démoniaque, à Ji Chang Wook (The Manipulated), très investi en agent de sécurité dévoué à sa sœur handicapée, en passant par Kim Shin Rok (Undercover High School), touchante dans le rôle de cette dernière, et Shin Hyun Been (Reborn Rich), convaincante en scientifique altruiste.
Il n’est pas interdit, pour les connaisseurs, de voir ici et là des clins d’œil amusants à la filmographie de certains acteurs : on pense à la série Monstrous (tvN, produite par Yeon Sang Ho) lorsque Koo Kyo Hwan se fait bander les yeux (pour des raisons assez proches de celles du drama), mais aussi au carnage mémorable de Aux côtés du Mal (Disney+) épisode 7, lorsque Ji Chang Wook combat une horde de gangsters à l’arme blanche et reçoit une giclée de sang sur le visage (et l’éclairage de virer au rouge, comme dans le drama).
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Saga des zombies 2.0
En tout cas, Yeon Sang Ho est en train de se forger sa propre « saga des zombies ». Serait-il en train de s’imposer comme le digne successeur de George A. Romero, fondateur du genre ? Le principe de l’attaque d’infectés dans un centre commercial n’est d’ailleurs pas sans évoquer Zombie, classique de l’horreur réalisé en 1978 par le maître. Cela dit, Colony entretient plus de parentés avec son remake, L’Armée des morts (Zack Snyder, 2004), dans lequel la représentation du zombie avait déjà évolué vers le monstre rapide et agressif (loin des créatures hagardes de Romero) et dont le personnage principal était également féminin.
Plus généralement, les films et dramas coréens sont en train de redéfinir le genre avec des fictions toutes plus passionnantes les plus que les autres – Colony de Yeon Sang Ho, My Daughter Is A Zombie de Pil Gam Sung, les séries Kingdom, Happiness et Newtopia. Des histoires très différentes les unes des autres, souvent mues par la volonté de décortiquer les évolutions sociétales et de parler de l’humain, plutôt que de délivrer un pamphlet politique. C’est stimulant et on en redemande.
Colony est dans les salles françaises depuis le 27 mai 2026.
Elodie Leroy
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