Critique : Monstrous met l’horreur au service de l’émotion

par Elodie Leroy

Entre scénario catastrophe et malédiction démoniaque, le drama Monstrous orchestre un carnage sans pitié mais surprend par l’émotion qui s’en dégage.

Les histoires de virus fleurissent dans les séries coréennes actuelles et Monstrous aurait pu n’être qu’une tentative de plus d’exploiter le filon. C’est loin d’être le cas. Créé par Yeon Sang Ho et réalisé par Jang Kun Jae, ce mini-drama sorti le 29 avril sur TVING et présenté au festival Canneséries injecte une dose de puissances occultes dans son scénario pandémique à travers une sombre affaire de statue hantée. Si le contenu ésotérique demeure un peu superficiel, Monstrous distille habilement son ambiance de fin du monde et assure le spectacle avec des scènes d’action sanglantes, pour finalement nous prendre par surprise avec un dénouement étonnamment émotionnel. Quand l’horreur matérialise les traumatismes intérieurs, on en ressort étrangement remué.

Goo Kyo Hwan

Le Mal venu des profondeurs

La scène d’ouverture entre directement dans le vif du sujet en dévoilant la source du Mal qui s’abat sur Jinyang, un petit village campagnard et sans histoire. La nuit, en pleine forêt, une immense tête de Bouddha est déterrée des profondeurs par des archéologues sous les yeux concupiscents du gouverneur local, qui rêve d’argent et de gloire en flairant le potentiel d’attraction touristique de l’objet. Et ce ne sont pas les avertissements d’une poignée de moines bouddhistes inquiets qui vont freiner l’opération. Bientôt, Jinyang devient le théâtre d’une succession de catastrophes inexpliquées.

Après The Cursed et Hellbound, Yeon Sang Ho confirme avec Monstrous son goût pour la fiction télévisuelle et pour le genre de l’épouvante à relents apocalyptiques. Pour l’occasion, il refait équipe à l’écriture avec Ryu Yong Jae, déjà co-scénariste du film de zombies Peninsula. La réalisation est confiée au réalisateur Jang Kun Jae, remarqué à l’international pour ses longs métrages Eighteen et A Midsummer Fantasia, et qui s’essaie pour la première fois au genre du fantastique. Monstrous a bénéficié d’une avant-première mondiale en France au festival Canneséries, où nous avons eu la chance d’interviewer le réalisateur Jang Kun Jae et l’acteur Kwak Dong Yeon.

Shin Hyun Been

En six épisodes de trente minutes environ, Monstrous nous immerge dans une ambiance de fin du monde et développe une histoire captivante autour d’une malédiction prenant diverses formes, entre phénomènes climatiques et pandémie muant les personnes en machines à tuer. L’écriture est résolument centrée sur les personnages, qui s’avèrent tous très bien campés, à commencer par le couple qui occupe le devant de la scène.

Ancien archéologue et journaliste spécialisé dans les puissances occultes, Jung Ki Hoon (Goo Kyo Hwan) est sollicité par des moines bouddhistes pour enquêter sur la statue extraite du mont Cheonbo et transportée à Jinyang. Son épouse, Lee Soo Jin (Shin Hyun Been), archéologue spécialisée dans le décodage de runes anciennes, se trouve dans le village où une explosion de violence collective insensée l’oblige à se réfugier dans la mairie avec un groupe d’habitants, précisément à l’endroit où se trouve la statue. Ki Hoon et Soo Jin sont liés par un destin tragique. Ils ne se remettent pas de la disparition brutale de leur fille dans un accident de la route, un traumatisme qui va jouer un rôle clé dans l’histoire.

Attaque de corbeaux

Comme toujours avec les dramas coréens d’horreur, Monstrous ne ménage pas les cœurs sensibles. La scène de massacre collectif qui conclut l’épisode 2 et se poursuit dans l’épisode 3 s’avère pour le moins spectaculaire, d’autant qu’elle privilégie le rendu réaliste à la stylisation excessive de la violence. Le sang gicle de tous les côtés et les os se brisent sous les coups hasardeux de citoyens qui attrapent à peu près tout ce qui leur tombe sous la main (faucille, couteau, stylo…) pour frapper aveuglément leur prochain.

Kwak Dong Yeon

Le versant horrifique du drama trouve néanmoins surtout son originalité dans les séquences plus atmosphériques, où la nature se fait complice de la malédiction. L’attaque de corbeaux autour d’un taudis dévasté, qui évoque inévitablement Les Oiseaux de Hitchcock, s’impose ainsi comme l’une des plus efficaces et abouties visuellement du drama.

A ce propos, l’esthétique de Monstrous tranche avec la tendance des dramas actuels, qui misent habituellement sur des tons chatoyants. Ici, les personnages évoluent dans un village aux couleurs mornes, cerné par des paysages désolés et embrumés, dont émane un étrange mélange de froideur malsaine et de mélancolie.

La malédiction du deuil

Si les explications sur les sources de la malédiction resteront en surface, le drama orchestre un va-et-vient envoûtant entre les phénomènes extérieurs et les séquences hallucinatoires explorant les traumatismes de Ki Hoon et Soo Jin. Ainsi, au fil de l’histoire, l’action apparaît de plus en plus comme une matérialisation du deuil de ce couple brisé. Lui mène une course contre la montre pour arrêter la catastrophe et apaiser son sentiment de culpabilité vis-à-vis de son épouse. Elle est plongée dans une sorte de transe douloureuse, à l’image de l’état de sidération dans lequel l’a laissée la tragédie. S’ils traversent des épreuves différentes, c’est peut-être parce que le deuil demeure une expérience émotionnelle individuelle.

Kim Ji Young

Au casting, le très bon Goo Kyo Hwan, découvert dans D.P. et dans le film Escape from Mogadishu, se révèle touchant en père brisé prêt à tout pour rejoindre son épouse. Cette dernière est interprétée par Shin Hyun Been, vue dans Hospital Playlist et dans Lucky Strike, qui délivre une prestation tout en fragilité et déploie une belle gamme d’émotions dans un rôle qui reste statique la majeure partie du temps.

Monstrous bénéficie également d’un casting secondaire réjouissant. Kim Ji Young (Everybody, Kimchi!) et Nam Da Reum (The Great Shaman Ga Doo Shim) s’avèrent très convaincants dans leur relation mère-fils tourmentée, Kwak Dong Yeon (Vincenzo) apporte son intensité à un personnage de voyou irrécupérable à souhait, tandis que Park Ho San (Wild Boar Hunting) se livre à une satire amusante de l’homme politique minable et corrompu.

Nam Da Reum

On relèvera également les nombreux caméos du drama, de Kim Joo Ryung (la folle-dingue de Squid Game) dans le rôle de la mère de Yong Joo, à Lee Yong Nyeo (L.U.C.A.: The Beginning), qui s’invite à peu près dans tous les dramas d’horreur depuis quelques années, en passant par la jeune Park So Yi (Vanishing) dans le rôle de la petite fille.

Le générique de fin vient conclure chaque épisode sur les notes inquiétantes et le son un peu rétro du titre The Sea Doesn’t Get Wet in the Rain de Tiger JK. Il reste à espérer une saison 2, que TVING n’a pas annoncée pour le moment, mais que le dénouement de la série rend largement possible.

Elodie Leroy

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