Critique : Through The Darkness, un thriller réaliste et engagé

par Caroline Leroy

Avec Through The Darkness, Kim Nam Gil nous entraîne dans un passionnant voyage au bout de l’horreur qui démystifie avec force la fascination exercée par les tueurs en série. Critique sans concession.

La série Through the Darkness s’inspire du livre Those Who Read the Minds of Evil (악의 마음을 읽는 자들) écrit par l’ancien commissaire divisionnaire Kwon Il-Yong et le journaliste Go Na Moo, et publié en 2018 après que Kwon a pris sa retraite. Il ne s’agit pas d’un roman, mais d’une œuvre retraçant la carrière de ce dernier en tant que premier profiler criminel coréen dans les années 2000. Le talent journalistique de Go a notamment contribué à restituer avec force détails les entretiens de Kwon avec plusieurs tueurs en série, parmi lesquels Yoo Young Cheol, l’assassin le plus célèbre du pays.

Avec un matériau aussi riche à leur disposition, on comprend que les producteurs n’aient pas tardé à mettre en chantier une série télévisée. Reprenant le même titre que le livre (Through The Darkness est le titre international), celle-ci comprend 12 épisodes diffusés entre le 14 janvier et le 12 mars 2022 sur la chaîne SBS, avec une interruption de 3 semaines entre les épisodes 6 et 7.

Jin Sun Kyu et Kim Nam Gil dans Through The Darkness

Dans le drama, le pionnier du profiling s’appelle Song Ha Young et il a les traits de Kim Nam Gil, le héros de The Fiery Priest. L’intrigue débute en 1998 et suit le personnage à la trace jusqu’à la fin 2007, tandis qu’il tente de résoudre différentes affaires tout en luttant pour faire reconnaitre la valeur de son travail et de son équipe composée également de Kook Young Soo (Jin Sun Jyu) et de Jung Woo Joo (Ryeo Un).

L’existence même de l’équipe d’analyse comportementale suscite en effet la méfiance, voire l’incompréhension de certains cadres supérieurs de la police. Ses activités ont aussi tendance à empiéter sur celles de collègues tels que Yoon Tae Goo (Kim So Jin), la cheffe de l’unité mobile d’enquête de la Police Métropolitaine de Séoul.

Durant les premiers épisodes de Through the Darkness, on pense forcément à la série américaine Mindhunter produite par David Fincher entre 2017 et 2019, et qui relate les débuts de la psychologie criminologique durant les années 1970 aux Etats-Unis. Le livre Mindhunter: Inside the FBI’s Elite Serial Crime Unit de l’ancien agent du FBI John E. Douglas et de son co-auteur Mark Olshaker est d’ailleurs explicitement cité dans Through the Darkness, puisqu’un plan le montre posé sur le siège passager de la voiture de Song Ha Young.

Bien qu’elle ne vise pas à restituer l’intégralité de l’œuvre de Kwon Il-Yong et Go Na Moo, la série Through The Darkness possède en tout état de cause une indéniable valeur documentaire qui l’éloigne de la plupart des thrillers policiers.

La scénariste novice Seol Yi Na démontre rapidement de solides compétences dans le cadre de cet exercice d’adaptation difficile. Son travail est soutenu par la réalisation dynamique et immersive de Kim Jae Hong, connu pour Yuna’s Street et Cruel Palace: War of Flowers, et de la réalisatrice débutante Park Bo Ram.

Si Through The Darkness maintient d’abord un certain suspense autour de l’identité des tueurs des différentes affaires criminelles, les visages et les agissements de ces derniers nous sont dévoilés davantage au fur et à mesure que l’on progresse dans l’intrigue. Ces scènes de prédation sont filmées sans complaisance, et font intelligemment écho aux debriefings passionnants menés par Song Ha Young devant ses collègues pour chacune des affaires.

Une fois les caractéristiques du tueur en série posées par Song pour la première fois dans l’histoire de la police, chaque cas est analysé sous ce prisme afin de tirer une sorte de portrait-robot du coupable et dégager peu à peu les spécificités de chaque type de tueur en série.

Là où Through The Darkness apporte un éclairage à la fois passionnant et choquant sur le sujet, c’est en démontrant à quel point ces individus a priori très différents se ressemblent en réalité étroitement. Qu’ils utilisent des méthodes simples ou au contraire sophistiquées, qu’ils soient insérés dans la société ou qu’il se révèlent marginaux, qu’ils soient éduqués ou presque illettrés, tous ont en commun de répondre au même besoin primaire, et tous ont en commun de s’en prendre à plus faible qu’eux.

En ce sens, les scènes d’entretiens de Song Ha Young avec les suspects dans le but d’obtenir leurs aveux sont particulièrement percutantes. Même si le but du profiler est de comprendre leurs motivations, ce qui implique des échanges très durs, ces scènes sont en effet toujours appréhendées du point de vue du policier et finissent ainsi par mettre habilement à nu la profonde médiocrité des criminels.

Le caractère très empathique de Song Ha Young apporte en particulier un regard salvateur sur ces affaires, en rétablissant le focus sur les victimes plutôt que sur ceux que certains ont tendance à qualifier trop facilement de « fascinants ». Cette approche très humaine constitue l’une des qualités essentielles de Through The Darkness, et il n’est pas rare que l’émotion nous étreigne devant le sort des innocents pris pour cibles par ces prédateurs – des femmes et des enfants pour la plupart.

Dans ce contexte, le profiler ne peut faire autrement que de sacrifier une part de lui-même. Dans le drama, Song Ha Young vit encore chez sa mère et n’a ni famille ni ami proche. Obsédé par le fait de sauver les futures victimes, il ne cesse de se rejouer les scènes de meurtre dans sa tête pour décrypter le modus operandi des coupables. Il est également le plus exposé à la parole de ces monstres, un danger qui menace son équilibre mental et qu’il a tendance à sous-estimer.

Là encore, le drama nous rappelle qu’il n’est pas anodin d’entendre les mots de tels criminels, qui plus est à répétition. Le temps d’une scène où l’un d’entre eux est interviewé brièvement par les journalistes, il souligne même que les médias ont eux aussi la responsabilité de ne pas répandre ce venin. Malheureusement, nous constatons tous les jours dans l’actualité, même en France, que cette mission a été oubliée.

Tout au long de Through The Darkness, l’interprétation de Kim Nam Gil est remarquable de sobriété et d’intensité. Bien que son personnage soit un introverti, il parvient constamment à nous mettre en empathie avec lui. Il exprime avec une subtilité particulière la compassion que celui-ci ressent pour les victimes, et ce, en toute circonstance.

Avec son personnage de trouble-fête bienveillant, Jin Sun Kyu (Space Swepers) apporte de son côté une certaine énergie au drama. Quant à Kim So Jin (Escape From Mogadishiu), elle donne beaucoup de prestance à son personnage de flic en lutte avec les préjugés sexistes. Citons aussi Kim Won Hae (One The Woman), attachant en superintendant désabusé.

Mais Through The Darkness ne serait pas aussi captivant sans les extraordinaires character actors qui campent les différents tueurs en série et contribuent à apporter une dimension très réaliste à l’ensemble. Parmi eux se détachent Kim Joong Hee (Delayed Justice), qui interprète le sauvage Nam Gi Tae, et Na Chul (Happiness), qui joue le faussement policé Woo Ho Sung.

Malgré ses thèmes difficiles et son interruption en milieu de course, le drama Through The Darkness a recueilli de bons scores d’audience avec une moyenne de 7%. Il a également valu à Kim Nam Gil une nomination au prix du meilleur acteur télévisé aux 58e Baeksang Arts Awards.

On en retient aussi une très belle chanson, Lullaby, de Nerd Connection, dont les notes mélancoliques illustrent avec grâce les sentiments multiples que provoque cette série au contenu très riche.

Caroline Leroy

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