Extraite de L.U.C.A.: The Beginning épisode 2, cette scène étourdissante plonge le spectateur dans l’action avec des procédés de mise en scène créatifs.

SCAN SÉQUENCE – Les séries coréennes n’ont pas fini de nous épater avec leurs scènes d’action de haute volée. En témoigne L.U.C.A.: The Beginning, un thriller SF diffusé sur tvN entre le 1e février et le 9 mars 2021. Nous avons passé à la loupe une scène de l’épisode 2 : la bagarre dans l’ascenseur de l’hôpital, qui immerge le spectateur en temps réel dans l’action en reproduisant l’effet d’un plan-séquence.

Voici la scène dont il est question, que tvN a rendu disponible sur sa chaîne Youtube :

Contexte : le kidnapping de Zi-O

L.U.C.A.: The Beginning est une série de science-fiction réalisée par Kim Hong Sun, réalisateur talentueux connu entre autres pour les thrillers Voice et The Guest. Le directeur de la photographie, Choi Young Hwan, a notamment travaillé sur les films The Berlin File, Veteran et The Thieves.

Dans L.U.C.A.: The Beginning, il est question de Zi-O (Kim Rae Won), un homme amnésique doté d’un pouvoir destructeur et poursuivi sans savoir pourquoi par une bande de criminels. Au moment où survient la scène, le spectateur sait que ses poursuivants sont envoyés par un laboratoire qui mène des expériences glauques sur l’être humain. Quant au personnage féminin, Gu Reum (Lee Da Hee), elle est policière et cherche à découvrir la vérité sur la disparition de ses parents.

Avant la scène qui nous intéresse, Zi-O est soupçonné de meurtre. Après une course-poursuite musclée dans l’épisode 1, il est hospitalisé et placé sous surveillance policière. Dans le coma et vêtu d’un simple pyjama de patient, notre héros est en position de vulnérabilité. Gu Reum, qui sort aussi de l’hôpital, surveille son état dans l’espoir de l’interroger à son réveil.

C’est alors que trois individus en blouse blanche entrent en scène. En tant que spectateur, nous savons qu’il s’agit des poursuivants de Zi-O. Prétextant de le déplacer vers une autre chambre, ils l’embarquent sur son lit d’hôpital sous le nez des policiers, qui prennent sans réfléchir un ascenseur séparé. Sauf Gu Reum, qui décide de s’incruster dans l’ascenseur avec Zi-O et les gangsters. Ses questions insistantes mettront le feu aux poudres.

Structure de la scène : symétrie autour de l’ascenseur

Le segment étudié se trouve à 33:30 de l’épisode 2, qui dure 1h00. Dans l’extrait présent ci-dessus, il commence à 0:25 à s’achève à 3:03. La séquence consiste en un combat à mains nues impliquant cinq personnages. Le décor de la scène est la cabine d’ascenseur, qui comporte une seule sortie à double battant. La source diégétique de lumière est composée de l’éclairage électrique plafonnier. Les parois argentées agissant comme des réflecteurs, la scène est parfaitement lisible.

L’action implique deux camps, avec d’un côté, Zi-O qui tente de se défendre et Gu Reum de le protéger, et de l’autre, Yi Son (Kim Sung Oh), Yoo Na (Jung Da Eun) et Tae Oh (Kim Min Gwi), qui agissent de concert.

Les forces en présence :

Après un enchaînement de plans à une cadence rapide, la scène est construite de manière symétrique autour de deux « faux » plans-séquence filmés selon un effet caméra à l’épaule. Le premier débute à 0:51 et s’arrête à 2:11, avec une coupure à 1:26. Le second débute à 2:16 et s’achève à 3:03, avec deux coupures quasi invisibles à 2:23 et 2:39.

Le procédé du faux plan-séquence consiste à restituer l’impression du plan-séquence (ou one take), avec la notion de déroulé en temps réel, mais en assemblant le plus discrètement possible plusieurs plans. C’est notamment le procédé utilisé sur 2 heures dans le film américain 1917 de Sam Mendes. Le drama L.U.C.A.: The Beginning comporte un authentique plan-séquence, mais dans l’épisode 1, comme nous l’avons mentionné dans l’avis à chaud.

La montée du suspense

Les hostilités débutent par l’affrontement des deux femmes. A 0:25, l’offensive est lancée par Yoo Na, qui projette Gu Reum contre le mur. Gu Reum dégaine alors son pistolet électrique, mais elle est désarmée par Yoo Na, qui la tabasse sans prendre de gants. Yi Son et Tae Oh observent passivement la scène. Composée de 17 plans et s’étalant sur 20 secondes, cette partie sur-découpée est filmée tour à tour à hauteur des personnages et en plongée pour marquer la domination exercée sur Gu Reum.

Pendant ces 20 secondes, l’action centrale (Gu Reum et Yoo Na qui se battent) est interrompue par l’insertion de plusieurs très gros plans sur Zi-O. En effet, un événement inattendu se prépare : Zi-O est en train de se réveiller. Quelle sera sa réaction dans cette situation confinée avec des individus menaçants, sachant qu’il se sent comme un animal traqué depuis le début de l’histoire ?

En filmant en très gros plan des parties de son corps (son profil, son visage, son bras), le réalisateur nous met dans la confidence d’une action – le réveil de Zi-O – qui se déroule à l’insu des autres personnages, afin de créer un suspense. L’un de ces gros plans montre les poils se dresser sur le bras de Zi-O, un phénomène qui, comme nous l’apprendrons dans l’épisode 3, se produit lorsqu’il détecte une présence humaine inattendue autour de lui. Lorsque ses yeux s’ouvrent, un son électronique souligne le caractère surnaturel de sa faculté à détecter une menace.

Quand Zi-O se dresse sur son lit d’hôpital, les gangsters sont stupéfaits. Les angles de vue employés sont habiles : la caméra offre une vue d’ensemble à hauteur d’homme puis en plongée sur le décor, tandis que Zi-O nous tourne le dos. Ensuite, l’accent est mis sur les réactions de Yi Son et Yoo Na à travers des gros plans sur leurs visages inquiets.

Quant à nous, spectateurs, nous entendons la voix grave de Zi-O prononcer une phrase (« Qui êtes-vous tous ? »), mais nous ne voyons pas son regard – nous ne sommes donc plus omniscients. Le suspense est accentué par des sons évoquant des décharges électriques, ce qui renvoie au pouvoir dormant de Zi-O, et par une musique électro dont les aigus vont crescendo.

Combat en temps réel

Le premier faux plan-séquence se déroule et dure 1 minute et 20 secondes, de 0:51 à 2:11, avec une coupure à 1:26. Le parti-pris du temps réel a pour but de restituer le déroulé de l’action avec le plus de réalisme possible, pour impliquer le spectateur en lui donnant l’impression d’être projeté dans la scène. La manière de filmer reproduit d’ailleurs le procédé de la caméra à l’épaule à hauteur d’homme, comme si nous y étions. La stabilité de l’image indique que le matériel est en réalité accroché à un stabilisateur.

Un glissement de point de vue s’opère dès les premières secondes. Le plan commence par une vue de Tae Oh sortant sa seringue pour attaquer Zi-O, avant d’amorcer un zoom arrière pour saisir la réaction de ce dernier. Au passage, notre héros sort du coma, mais n’a même pas besoin de se retourner pour deviner le mouvement de son adversaire, ce qui témoigne une fois de plus de ses facultés hors du commun.

Lorsque la caméra suit la chute de Tae Oh, la musique change de rythme pour mettre en vedette des sons puissants et menaçants. La caméra revient ensuite vers Zi-O au moyen d’un panoramique horizontal, en prenant soin de filmer le regard inquiet de Gu-Reum, qui se trouve à terre. A ce stade, le point de vue adopté est celui des gangsters, qui sont soudainement dépassés par les événements.

Dès lors que Yi Son attaque Zi-O, la caméra choisit d’accompagner les mouvements de ce dernier, notamment sa chute au sol, pour en faire le point de vue de référence dans la scène. Nous prenons soudainement conscience de sa vulnérabilité – il est totalement désarmé, vêtu de son simple pyjama, et ne sait plus où il est. La coupure a lieu à 1 :26, lorsque Zi-O esquive la jambe de Yi Son qui s’abat sur le sol. La caméra est alors située au ras du sol pour traduire son effroi.

La suite du plan est acrobatique, pour les acteurs comme pour le cadreur. La bagarre se sépare en deux groupes, avec les femmes d’un côté et les hommes de l’autre, avant que Yoo Na ne s’en prenne également à Zi-O. Le cadreur se faufile entre les acteurs pour saisir l’action, en s’attardant tour à tour sur un groupe, puis sur l’autre. Les mouvements de caméra sont dynamiques, mais également très fluides.

Pour ajouter du sel à l’action, la chorégraphie d’ensemble utilise de manière ingénieuse le lit d’hôpital comme centre de gravité de l’action. Qu’il soit debout ou renversé, le lit est presque omniprésent à l’image. Impartial, il représente tour à tour un obstacle ou une porte de sortie, notamment lorsque Zi-O roule en-dessous pour échapper à un coup à 1:26. Il offre aussi une arme à Tae Oh, qui attrape la tige supportant la perfusion pour frapper Zi-O à 1 :18. Enfin, il devient un assaillant pour Gu Reum, qui se couche de justesse à 1 :40 pour éviter d’être assommée lorsqu’il est projeté sur elle.

Le témoin, ou la notion de monde normal

Si la scène exploite judicieusement les contraintes de cet espace réduit et encombré, elle ne peut pas s’affranchir d’une autre contrainte, celle du temps qui passe. Ainsi, vers la mi-parcours (à 2:01), l’ascenseur fait une escale. Le moment est précédé d’un changement dans la musique, qui s’agrémente alors de notes aiguës insistantes et d’un rythme puissant et rapide, pour créer un effet anxiogène.

Lorsque les portent s’ouvrent, le champ dévoile le monde extérieur. Un petit garçon se tient debout devant l’ascenseur et assiste involontairement à la bagarre. L’utilisation d’un témoin est habile, puisqu’elle nous rappelle l’existence du monde normal. La vision d’un être innocent a également quelque chose de paradoxal dans toute cette violence et l’on craint un instant qu’un adulte soit projeté sur lui.

La caméra sort sur le palier pour contourner l’enfant, qui est attrapé par sa mère et entraîné dans la cabine voisine, où se trouvent un groupe d’hommes et de femmes anonymes. Petit détail amusant : le petit garçon ne peut pas s’empêcher de sourire à la caméra. Ce passage permet aussi au spectateur de respirer un peu, avant d’attaquer la dernière partie de la scène.

Entre 2:11 et 2:16, la caméra effectue un travelling vertical vers le haut pour s’envoler au-dessus de la seconde cabine (le plan est bien entendu coupé) et amorcer une plongée vers la première, où se bagarrent toujours nos personnages. Le mouvement vertigineux annonce les intentions du second plan-séquence, qui consistera à nous immerger toujours plus dans l’action.

Immersion en mode roller coaster

Le second faux plan-séquence s’étale de 2:16 à 3:03 et comporte deux coupures, situées précisément à 2 :23 et 2 :39. Leur raison d’être est de permettre momentanément le passage en caméra subjective.

A 2 :23, Zi-O vient d’être renversé par Yi Son et Tae Oh. Il remarque alors la seringue au sol. La caméra suit son regard vers la seringue, en passant par le carrelage. En passant ces quelques secondes à l’image par image, on détecte une légère variation de blanc sur la dalle et un changement dans le reflet des lumières.

Juste après, la scène passe donc en caméra subjective : le réalisateur propose au spectateur d’adopter le regard de Zi-O, ce qui a pour effet de nous immerger totalement dans la bagarre, comme dans un jeu de réalité virtuelle. Le procédé participe à la violence de la scène, notamment lorsque Yi Son frappe Zi-O au visage et que son bras arrive dans notre direction, dévoilant la paume de sa main artificielle.

La musique s’accélère lorsque la caméra fait un mouvement à 360 degrés pour filmer l’ensemble de la pièce et les actions qui se déroulent autour de Zi-O et Yi Son, suscitant chez le spectateur l’impression de vivre un roller-coaster.

La seconde coupure a lieu à 2:39, quand Yi Son est projeté contre le mur. La caméra amorce alors un mouvement vers la droite pour s’extraire du mode subjectif. En regardant à l’image par image, on peut détecter le raccord en relevant une légère incohérence dans le reflet de Yi Son sur la paroi argentée. A vitesse réelle, le spectateur n’y voit que du feu.

La suite est tout aussi étourdissante, la caméra virevolte plus que jamais autour des personnages pour saisir un affrontement qui atteint son paroxysme dans la violence. Le stabilisateur utilisé pour porter la caméra dispose d’un système rotatif permettant à celle-ci de pivoter pour filmer momentanément la scène à l’envers, reproduisant ainsi la sensation de vivre un roller-coaster. La scène se conclut par la fuite de Zi-O, suivit des gangsters, puis de Gu-Reum.

Leçon de mise en scène par Kim Hong Sun

A travers cette scène d’action, le réalisateur Kim Hong Sun fait une véritable démonstration de force en tant que metteur en scène. Le temps réel est un défi technique qui requiert une préparation, une planification et une coordination extrêmement précises.

Notre scan-séquence précédent portait sur le plan-séquence, authentique celui-ci, de My Country : The New Age Ep.3, qui obéissait à une dramaturgie complexe, dépeignant l’horreur de la guerre tout en faisant évoluer son personnage principal. Ce segment de L.U.C.A.: The Beginning n’a pas la même vocation, mais marque une étape dans la relation entre Zi-O et Gu Reum en les faisant combattre côte à côte pour la première fois, ce qui laisse présager d’une alliance prochaine contre la mystérieuse organisation criminelle/scientifique.

Le simple fait que la policière monte avec Zi-O dans l’ascenseur annonce aussi qu’elle sera la seule à se préoccuper de lui. Rappelons qu’à ce stade de l’histoire, notre héros est soupçonné de meurtre. Gu Reum est la seule personne à être témoin de sa situation d’homme traqué par des criminels.

Dans le making of ci-dessous, une partie est consacrée au tournage de cette scène (de 2:39 à 4:25). Nous y découvrons le matériel utilisé et apercevons le cameraman filmer la scène. Il y avait donc bien six personnes dans cet ascenseur et non cinq ! Nous découvrons aussi que la porte de l’ascenseur est ouverte à certains moments, et que les personnages situés hors champ attendent parfois sans bruit que la caméra se tourne vers eux. Enfin, nous apercevons les acteurs dans leur travail, notamment les actrices Lee Da Hee et Jung Da Eun, qui répètent chaque mouvement dans la bonne humeur.

Une chose est sûre, les dramas coréens ne cessent de relever de nouveaux défis de mise en scène et n’ont plus rien à envier au cinéma sur ce terrain.

Elodie Leroy