La Guerre de Corée comme vous ne l’avez jamais vue à travers le regard de soldats du nord et du sud obligés de cohabiter dans un village préservé des combats. Avec Jung Jae Young et Shin Ha Gyun.

Auréolé de ses huit millions d’entrées et les louanges de la critique coréenne, ce premier long métrage de Park Kwang Hyun, à qui l’on doit le segment My Nike de No Comment (Park Kwang Hyun, Park Sang Won, Lee Hyun Jong), était projeté pour la première fois en France au récent festival Paris Cinéma en présence du réalisateur. Mélange surréaliste de film de guerre, de healing comedy, cette petite merveille du cinéma coréen réjouit par son intelligence, la chaleur humaine qui s’en dégage et la portée universelle de son message. Coup de cœur.

Panique au village de Dongmakgol

1950, la guerre de Corée fait rage. Un groupe de soldats du Nord mené par Lee Soo Hwa (Jung Jae Young) essuie une embuscade qui ne laisse que trois survivants, Lee et deux de ses hommes. Non loin de là, Moon (Seo Jae Gyung), un soldat du Sud, empêche in extremis son compatriote déserteur Pyo Hyun Cheol (Shin Ha Gyun) de se suicider. Épuisés, les deux groupes ennemis se réfugient dans le même village, Dongmakgol, un lieu miraculeusement épargné par la guerre et dont les habitants n’ont même pas connaissance de l’existence du conflit.

Lorsque les soldats du Nord et du Sud se rencontrent, c’est la panique. Mais à mesure que les jours passent, la joie de vivre des habitants de Dongmakgol finit par avoir raison des hostilités…

Après une ouverture aux accents burlesques montrant le crash d’un avion américain, les premières scènes de Welcome to Dongmakgol, marquées par une violence visuelle et psychologique, mettent l’accent sur le traumatisme des combattants. Dès lors que les soldats arrivent à Dongmakgol, oasis improbable dans un tel contexte, l’effroi est désamorcé par à une ambiance bon enfant, et cela, en dépit des tensions inévitables entre les réfugiés des deux camps.

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Résumons la situation : le village voit débarquer trois soldats de Corée du Nord, deux soldats de Corée du Sud et un soldat américain. N’importe quel individu censé montrerait quelques signes d’inquiétude. Pas les habitants de Dongmakgol, qui ne semblent pas avoir conscience du danger lorsque les soldats brandissent fusils et grenades autour d’eux, ce qui donne d’ailleurs lieu à l’une des séquences les plus mémorables du film de par son humour paradoxal.

Quelle que soit la source de leur mésentente, les invités finiront bien par résoudre leur conflit à l’amiable, pensent ces hommes et ces femmes auxquels la barbarie des armes est totalement étrangère. Dongmakgol a non seulement été épargné par la guerre mais aussi par la culture de la violence qui gangrène le monde.

Quand la violence devient source de dérision

L’innocence et la générosité peuvent-ils avoir raison de l’agressivité et de l’esprit guerrier ? C’est en tout cas le message d’espoir que transmet Welcome to Dongmakgol, un message fondé sur une foi inébranlable en l’être humain.

Park Kwang Hyun propose un traitement original du thème de la guerre en utilisant le point de vue des villageois pour mieux pointer du doigt l’absurdité de la haine que chacun porte à celui qu’il perçoit comme son ennemi. Ainsi, les objets et les comportements perçus comme menaçants dans le monde extérieur deviennent source d’étonnement, voire de dérision, surtout à travers les yeux de Yeo-Il (Kang Hye Jung), l’idiote du village, mais aussi son ange gardien.

Shin Ha Gyun et Jung Jae Young dans Welcome to Dongmakgol

Déboussolés par le combat, emprisonnés dans le système militaire qui leur a été imposé, conditionnés à détester leurs opposants sans trop savoir pourquoi, les soldats du Nord comme ceux du Sud ne pourront oublier leur hostilité mutuelle qu’en adoptant la tenue vestimentaire des villageois. Nulle promotion de l’uniformisation des individus dans le mode de vie de Dongmakgol, où chaque personne, avec ses particularités et sa personnalité, trouve sa place sans qu’aucune notion de hiérarchie ne vienne ternir le quotidien.

Si la représentation de l’armée américaine pourra paraître légèrement simpliste, le message pacifiste inclut en réalité les étrangers à travers le personnage très réussi de Smith (Steve Taschler), l’un des Yankees les plus attachants que le cinéma asiatique nous ait livrés – les cinémas d’Asie ayant par ailleurs en commun de dresser des portraits peu avantageux des Occidentaux.

La joie de vivre des habitants de Dongmakgol s’avère rapidement contagieuse, pour les personnages comme pour le spectateur, qui perd la notion du temps même si l’ombre du conflit fratricide qui déchire la Corée se rapproche inexorablement, comme pour nous préparer au final grandiose qui conclut le film. Évitant tout excès lacrymal, Park Kwang Hyun suggère le passé douloureux des soldats au travers de quelques échanges dialogués ou le temps de brefs flash-back, captant avec sobriété et profondeur les émotions de ses personnages.

Kang Hye Jung dans Welcome to Dongmakgol

Outre l’humour tantôt décalé tantôt naïf qui parsème le film, Welcome to Dongmakgol s’autorise aussi des instants de pure magie, des envolées oniriques rehaussées par la superbe direction de la photographie de Choi Sang Ho, avec ses couleurs lumineuses, mais aussi par la composition musicale de Joe Hisaishi, laquelle confère au film quelques notes féeriques rappelant les œuvres de Hayao Miyazaki.

Les effets visuels, créateurs de visions extraordinaires, sont toujours utilisés à bon escient, au service de concepts de scènes poétiques et originaux. A ce titre, une scène comique impliquant un sanglier devrait rester dans les annales, le plus surprenant étant que ce moment qui s’apparente à une farce joue un rôle phare dans la suite des événements.

Une brochette d’acteurs charismatiques

Si l’histoire d’amitié entre soldats du Nord et soldats du Sud évoquera inévitablement le formidable JSA (Joint Security Area) de Park Chan Wook, la comparaison s’arrêtera là. Ou presque puisque l’on retrouve dans ces deux œuvres majeures le comédien Shin Ha Gyun, décidément l’un des plus étonnants que le cinéma coréen nous ait permis de découvrir.

Révélant une aisance incroyable dans tous les registres, du marginal hilarant et inquiétant de Save the Green Planet au sourd-muet de Sympathy for Mr Vengeance, Shin Ha Gyun excelle une fois de plus en soldat taciturne rongé par la culpabilité. On retrouve à ses côtés Jung Jae Young (Someone Special, Guns and Talks), charismatique en soldat du Nord dégageant sagesse et force tranquille, et Im Ha Ryong (Arahan), le plus âgé du groupe qui révèle pourtant une spontanéité touchante, ou encore Ryu Deok Hwan, le benjamin du groupe.

Shin Ha-Gyun dans Welcome to Dongmakgol

La révélation Kang Hye Jung

Enfin, comment ne pas mentionner la prestation de Kang Hye Jung (Old Boy, Vagues Invisibles), la révélation du film, terriblement attachante en jeune fille a priori simplette mais finalement plus clairvoyante que tous les autres, et qui incarne sans doute à elle seule l’esprit du village de Dongmakgol.

Welcome to Dongmakgol est de ces œuvres qui éveillent un cocktail d’émotions variées, mêlant avec le plus grand naturel la profondeur thématique, les envolées oniriques et l’humour surréaliste. Une fable originale et humaniste qui met du baume au cœur et que l’on espère vivement voir bientôt distribuer en France.

Elodie Leroy

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