Critique : The Crowned Clown, un sageuk politique somptueux

par Elodie Leroy
The Crowned Clown (Netflix)

La réalisatrice de Vincenzo signe un drama historique et politique visuellement splendide et offre un rôle en or à Yeo Jin Goo.

Et si un homme du peuple prenait la place d’un souverain, le destin du pays en serait-il changé ? Telle est la question posée par cette série historique ambitieuse diffusée en Corée en 2019 et disponible sur Netflix depuis le 1er octobre 2021. Réalisé par Kim Hee Won, The Crowned Clown développe une lutte de pouvoir qui va au-delà de la simple guerre de clans au sein du palais et confronte différents idéaux politiques avec un regard moderne. Servi par une qualité de production indéniable, The Crowned Clown captive par l’intelligence de son scénario, sa tension dramatique et sa puissance visuelle. L’acteur Yeo Jin Goo impressionne également par l’intensité de sa performance dans le double rôle du roi et de son remplaçant.

Un clown sur le trône

Lorsque Lee Hun (Yeo Jin Goo) succède à son père sur le trône, il orchestre sans tarder un bain de sang pour éliminer tous ses opposants, y compris son petit frère. Cerné par les complots, il soupçonne un projet d’assassinat contre lui. Le secrétaire royal (Kim Sang Kyung) lui révèle alors l’existence d’un clown qui lui ressemble trait pour trait. Vivotant au jour le jour avec sa troupe et sa petite sœur, Ha Sun (Yeo Jin Goo) est enlevé secrètement par des gardes royaux. Sous la menace, il accepte de se prêter à cette imposture.

Le scénario vous rappelle un certain film coréen ? Rien de plus normal, puisque The Crowned Clown est l’adaptation libre du film Masquerade (Choo Chang Min), dans lequel Lee Byung Hun tenait le rôle principal. Si le remplacement du roi par un clown relève de la fiction, le scénario s’inspire d’une véritable figure historique : Gwanghae, quinzième roi de la dynastie Joseon, qui a réglé de 1608 à 1623. Le très bon Yeo Jin Goo (Au-delà du Mal) se voit confier la tâche difficile de prendre la relève de Lee Byung Hun, tandis que les commandes de cette production ambitieuse sont confiées à Kim Hee Won, la réalisatrice de Vincenzo. Autant dire que le projet est en bonnes mains.

Servi par une cinématographie et une direction artistique splendides, The Crowned Clown nous immerge au sein d’un palais royal gangrené par la corruption, que nous découvrons à travers le point de vue d’un jeune homme innocent issu du monde d’en bas, qui ne sait ni lire ni écrire et qui se retrouve propulsé du jour au lendemain sur le trône.

Son destin est scellé dès sa rencontre avec le roi dans le face-à-face glaçant qui clôture l’épisode 1, une scène puissante au cours de laquelle le clown joue sa vie en imitant le roi sur commande, sous le regard déshumanisé de son sosie. Sous la menace du secrétaire Lee Kyu, auquel il rendra des comptes quotidiennement, Ha Sun va devoir jouer la comédie auprès de tous les occupants du palais, y compris devant la reine So Woon (Lee Se Young), dont il tombe amoureux au premier regard.

Les enjeux politiques d’une imposture

A la manière d’un thriller, The Crowned Clown cultive une ambiance oppressante en provoquant l’identification immédiate à Ha Sun. Véritable alien dans un monde fait de protocoles et de rituels, ce dernier doit se former à l’accéléré aux codes du palais royal pour survivre. Sa maladresse et sa candeur occasionnent quelques moments cocasses, mais l’ambiance s’assombrit très vite lorsque le jeune homme assiste à la mort subite par empoisonnement d’une jeune servante après lui avoir naïvement offert des friandises qui lui étaient destinées.

Si l’imposture de Ha Sun constitue un ingrédient du suspense dans la première partie du drama, elle devient un enjeu politique dans la seconde. Le clown est bientôt la cible de Shin Chi Soo (Kwon Hae Hyo), un conseiller d’état aussi cruel qu’intelligent et acharné dans ses projets de renverser le pouvoir en place.

Le clown est-il voué à rester un jouet entre les mains du secrétaire royal ? Pas sûr. Au fil de l’histoire, le jeune homme se prend au jeu et commence secrètement à forger son propre projet politique et à montrer une dévotion sincère envers le peuple de Joseon.

La lutte sans merci que mènent Ha Sun et le secrétaire royal contre Shin Chi Soo oppose deux visions du monde. L’une, représenté par le sombre conseiller, repose sur un modèle féodal soumis aux caprices d’une élite sociale. L’autre, défendue par Lee Kyu et symbolisée par Ha Sun, entend redonner du pouvoir au peuple de Joseon et préfigure les idéaux démocratiques.

La romance interdite entre Ha Sun et la reine occupe une place annexe dans le récit, mais s’insère joliment dans l’histoire. La tendresse qui prend naissance entre les deux jeunes gens apparaît comme un bol d’air frais face à la cruauté des intrigues qui détruisent les liens familiaux et révèlent les pires facettes de la nature humaine. Les deux jeunes gens sortent parfois du palais le temps de quelques escapades, qui ancrent leur rencontre dans le vrai monde, au-delà de l’univers étriqué du palais.

L’un des meilleurs rôles de Yeo Jin Goo

Malgré quelques longueurs dans son dernier tiers, la tension dramatique ne faiblit jamais grâce à la réalisation puissante et immersive de Kim Hee Won (Money Flower). La réalisatrice a le chic pour délivrer des scènes saisissantes, telles que la rencontre troublante entre le roi et le clown évoquée plus haut, mais aussi le moment Ha Sun est poignardé au sommet d’une falaise dans l’épisode 4 (les lumières sont magnifiques, le paysage à couper le souffle), ou encore la tentative de suicide de la reine dans l’immensité montagneuse à la fin de l’épisode 11.

Yeo Jin Goo était le meilleur choix possible pour incarner le roi et le clown. Du haut de ses 22 ans, il possède à la fois la fraîcheur de la jeunesse et la maturité de jeu d’un acteur ayant plus de dix ans de carrière derrière lui. Ses deux personnages dégagent une aura radicalement différente, entre le clown Ha Sun, magnifique dans son idéalisme, et le roi déchu Lee Hun, dont la rage viscérale a quelque chose de tragique.

Ce double rôle offre à Yeo Jin Goo un terrain idéal pour développer une palette d’émotions nouvelles en usant de tous les ressorts de son jeu – expressions, langage corporel, intonations de la voix – avec un souci du détail que seuls les grands acteurs possèdent. Il faut dire que la réalisatrice se montre très inspirée par Yeo Jin Goo, dont elle filme inlassablement le visage sous tous les angles, ce qui permet de profiter de toutes les micro-expressions qu’il utilise pour traduire les bouleversements intérieurs de ses personnages.

L’acteur Kim Sang Kyung (Memories of Murder) délivre également une interprétation brillante dans le rôle du secrétaire royal, personnage à la fois admirable et inquiétant utilisant des méthodes contestables pour servir ses idéaux politiques. L’alchimie entre Yeo Jin Goo et Kim Sang Kyung était nécessaire compte tenu de l’importance de la relation entre Ha Sun et le secrétaire, qui évolue énormément au fil de l’histoire et constitue l’un des points forts du drama.

On retiendra aussi Lee Se Young (Kairos), touchante dans le rôle de la reine, Kwon Hae Hyo (Nobody Knows), charismatique dans le rôle du conseiller d’état manipulateur, et Jang Young Nam (The Devil Judge), impressionnante en reine douairière dure et autoritaire qui ne s’est jamais remise de la mort de son fils.

De manière amusante, l’acteur Jang Gwang reprend le rôle de l’eunuque qu’il interprétait déjà dans le film Masquerade. Citons aussi l’apparition brève mais marquante de Park Si Eun (Still 17), émouvante dans le rôle de la jeune servante qui connaît un sort horrible dans l’épisode 2. Enfin, on notera le caméo de Jang Hyuk (My Country: The New Age) dans le rôle du roi mourant dans la scène d’ouverture de l’épisode 1.

The Crowned Clown aurait gagné à se montrer plus concis dans son dernier tiers, mais trouve une conclusion émouvante et signifiante. De quoi se précipiter vers sa composition musicale entêtante – le thème au violon The Way of Truth nous hante après chaque épisode – pour revivre ce tourbillon d’émotions.

Elodie Leroy

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