Critique : Mother, de Bong Joon Ho

Sur un thème rebattu, celui de l'amour maternel, Bong Joon Ho parvient à livrer une œuvre originale, parfois extrême, souvent très émouvante. Les qualités de Mother tiennent à son scénario imprévisible et alambiqué, son atmosphère sombre qui flirte ouvertement avec le polar noir mais aussi à ses interprètes exceptionnels, Kim Hye Ja et Won Bin. Sans posséder la virtuosité d'un Memories of Murder, ce film intimiste laisse une empreinte profonde, intense, plus troublante à mesure que le temps passe.

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En 2006, Bong Joon Ho secouait la Corée avec l’impressionnant film catastrophe The Host. Depuis, il semble avoir eu à cœur de revenir vers un cinéma plus modeste, plus proche des longs métrages de ses débuts tels que Barking Dogs Never Bite et surtout Memories of Murder. Si entre temps, le réalisateur s’est essayé au court métrage en signant le joli Shaking Tokyo pour le film à sketches Tokyo!, c’est bien à ce polar ironique et virtuose qui le révéla en 2003 que l’on songe devant le mélange de drame social et de thriller qu’est Mother.

Le film réunit à l’affiche deux revenants : d’un côté, la comédienne Kim Hye Ja, disparue du grand écran depuis dix ans ; de l’autre, Won Bin (Frères de Sang), qui effectue lui aussi son grand retour au cinéma après cinq bonnes années d’absence. De cette rencontre improbable naît une œuvre singulière et attachante sous l’œil tour à tour inquisiteur, acerbe et tendre de l’imprévisible Bong.

A partir d’un sujet intimiste et extrêmement banal – l’attachement sans limite d’une mère à son fils –, le cinéaste déploie une intrigue dont les ramifications nous emmènent au-delà de la relation fusionnelle qui unit ces deux êtres, tout en portant sur celle-ci un regard original empreint d’absolu.

Ces qualités tiennent non seulement à la construction du scénario à rebondissements de Bong Joon Ho et à la précision de sa mise en scène, mais aussi à la nuance et à la force de l’interprétation de Kim Hye Ja, actrice de 70 ans cantonnée depuis longtemps aux rôles de mère aimante.

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Dans la peau de cette veuve sans le sou qui se voit retirer sa raison de vivre par des policiers peu consciencieux, elle revisite ici sa propre figure avec une fraîcheur intacte qui la rend poignante.

Face à elle, Won Bin approche le rôle difficile du fils indigne malgré lui avec un naturel déconcertant, prouvant une fois de plus à quel point il est un talent incontournable du cinéma coréen actuel.

L’idée de faire de Do Joon un adulte naïf et simplet sublime de manière intéressante la grandeur et la tragédie même de la notion d’amour inconditionnel : quoi que cette mère fasse pour son fils, il ne sera jamais capable de le lui rendre et n’aura même jamais conscience de l’immensité de son sacrifice. Tout cela, Mother le dit avec subtilité et ferveur.

Mais là où Bong Joon Ho excelle, c’est lorsqu’il ajoute à cette émotion une dimension sociale marquée tandis que l’intrigue emprunte peu à peu les allures d’un polar noir. Si la veuve et son fils sont laminés par le système, c’est en raison de leur rang social inférieur, une thématique que l’on trouvait déjà dans The Host mais aussi dans les précédents films du cinéaste. Bong Joon Ho n’est pas tendre avec ses compatriotes et la police en prend une fois de plus pour son grade – une constante dans le cinéma coréen.

A l’instar de Memories of Murder, Mother s’ouvre sur l’univers très circonscrit de quelques personnes ordinaires – la mère, son fils, l’ami de son fils – pour élargir peu à peu notre horizon et nous dévoiler les secrets hypocritement enfouis de toute une ville.

Plus sombre que la première, la deuxième partie de l’intrigue est aussi la plus passionnante, le cinéaste faisant preuve une fois de plus d’un talent indéniable lorsqu’il s’agit de donner à percevoir un même événement selon plusieurs points de vue, le temps d’un mouvement de caméra saisissant.

Avec Mother, il nous plonge dans une atmosphère de plus en plus menaçante tandis que la femme désespérée incarnée par Kim Hye Ja se précipite avec toujours plus de frénésie vers le point de non-retour.

Au final, Bong Joon Ho réussit la prouesse d’éviter tous les pièges du chantage émotionnel en dépit de la gravité de son sujet, et signe un film d’une sincérité bouleversante, une des œuvres les plus marquantes de sa carrière.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 27 janvier 2010

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Caroline Leroy
Caroline Leroy
Co-fondatrice de StellarSisters.com et experte en séries coréennes. Je découvre le cinéma coréen en 2000 avec le film "Shiri". Dix ans plus tard, j’ai un coup de foudre pour "Iljimae", qui marque le début d’une grande histoire d’amour avec les dramas coréens. Je suis diplômée de l'IEP de Strasbourg.
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