Uhm Tae Goo et Jeon Yeo Bin ne flirtent pas bien longtemps dans ce film de gangsters qui navigue entre bain de sang et mélodrame.

Un gangster en planque rencontre une paumée aux tendances suicidaires, le tout dans les décors naturels de Jeju-do. Night In Paradise avait des atouts de son côté, à commencer par son casting séduisant – Uhm Tae Goo, Jeon Yeo Bin et Cha Seung Won. Sorti directement sur Netflix le 9 avril 2021, Night In Paradise s’est offert une première à la Mostra de Venise en septembre 2020. Mais le passage par la case festival n’est pas une garantie de qualité. Et les bons acteurs ne parviennent pas toujours à camoufler la pauvreté d’écriture d’un film sans personnalité. Plombant par son ultra violence aux accents mélodramatiques, Night In Paradise est une déception de plus à l’actif du réalisateur Park Hoon Jung.

Rencontre à Jeju-do

Après l’assassinat de sa sœur et de sa nièce, Tae Goo (Uhm Tae Goo), un as du crime, se venge en s’attaquant au chef d’un gang rival. Son patron, le chef Yang (Park Ho San), l’envoie en planque sur l’île de Jeju, le temps que les choses se calment. Arrivé sur l’île, Tae Goo fait la connaissance d’un gangster et de sa nièce, Jae Yeon (Jeon Yeo Bin). Pendant ce temps, un dangereux chef de gang du nom de Ma (Cha Seung Won) se lance à sa poursuite.

Night In Paradise est le sixième long métrage réalisé par Park Hoon Jung. Connu pour avoir signé le scénario du très surestimé J’ai rencontré le Diable (Kim Jee Woon), Park Hoon Jung a également commis le thriller V.I.P., film médiocre qui a fait scandale en Corée pour sa violence misogyne. Après un détour par le genre de l’horreur avec The Witch: Part 1. The Subversion, qui misait au contraire sur son casting féminin, Park Hoon Jung revient vers le genre qu’il affectionne le plus, le thriller de gangsters. Au programme, de l’action et des meurtres, mais aussi, contre toute attente, de la romance.

Reposant sur la rencontre improbable d’un gangster en fuite et d’une femme atteinte d’une maladie incurable, Night In Paradise aurait pu raconter une parenthèse émouvante dans l’existence de deux êtres qui n’ont rien à perdre. Le décor, l’île de Jeju, participe à l’attrait du film. Surmontée par le volcan Hallasan (qui donne son nom à l’alcool que boivent les personnages), cette île volcanique au climat subtropical est connue pour sa nature luxuriante. Ce cadre entêtant aurait dû former un bel écrin pour la romance mélancolique de Tae Goo et Jae Yeon.

Le film bénéficie à ce titre de bons interprètes. Uhm Tae Goo est de ces acteurs qui dégagent une aura paradoxale, la subtilité de son jeu offrant un contraste intéressant avec sa voix rauque et son phrasé brut de décoffrage. De manière amusante, son rôle est un peu ce que son personnage du drama Save Me 2 aurait pu devenir. Quant à Jeon Yeo Bin, qui a récemment gagné en notoriété grâce au drama Vincenzo, elle se montre convaincante en paysanne taciturne, qui cache son désespoir derrière une attitude revêche.

Uhm Tae Goo

Paradis perdu et soupe de poisson

Le fait que la mécanique du scénario soit convenue d’avance n’est pas un problème. Nous savons déjà, rien qu’à la lecture du titre, que Tae Goo sera rattrapé par son milieu. Le problème réside dans un scénario qui manque cruellement de substance et qui se perd en route.

L’univers de Night In Paradise se résume à une poignée de personnages dont on a vite fait le tour. D’un côté, le monde de Jae Yeon, qui se fond dans la nature de Jeju, ressemble à une sorte de paradis perdu écorché. De l’autre, le monde des gangsters se résume à trois hommes discutant le coup autour d’une table et d’un verre de soju – la scène est indubitablement drôle grâce au talent des acteurs, mais la caractérisation des personnages est minimaliste.

Jeon Yeo Bin

Les deux univers sont mis en opposition et l’on devine que le second va bientôt venir bouffer le premier. En attendant, Tae Goo et Jae Yeon apprennent à se connaître autour d’un bol de mulhoe, une soupe épicée à base de poisson cru. Et il ne se passe pour ainsi dire pas grand-chose. Si ce n’est ce moment autour de la nourriture, qui aurait été mis en scène de manière bien plus vivante dans n’importe quel drama coréen, les échanges entre les deux personnages s’avèrent trop peu signifiants pour apporter une véritable profondeur à leur relation.

Les lacunes d’écriture sont d’autant plus flagrantes que les personnages n’ont aucune interaction avec leur environnement – de tout le film, nous apercevrons à peine les habitants de Jeju. En d’autres termes, l’univers de Night In Paradise est d’une pauvreté telle que le film laisse une impression frustrante de vacuité.

Coups de couteau à gogo

Alors que l’ennui s’installe, les gangsters viennent apporter un peu de sel dans la soupe de Park Hoon Jung, qui manque justement de saveur. Du haut de son 1m88, Cha Seung Won (Man On High Heels) cabotine juste ce qu’il faut dans le rôle du chef Ma pour amuser la galerie et nous mettre en complicité avec son personnage dans les moments les plus incongrus. Quant à Park Ho San (The Call), il est impeccable en gangster fourbe jusqu’au bout des ongles.

Cha Seung Won

Malheureusement, le film se compromet dans le travers qui ternit bon nombre de thrillers coréens au cinéma depuis une dizaine d’années : l’ultraviolence. Une violence crue, graphique et bien répugnante qui constitue depuis trop d’années, pour les thrillers coréens du grand écran, le cahier des charges à remplir obligatoirement pour être sélectionné dans des festivals internationaux. Il faut croire que cela fonctionne, puisque Night In Paradise a joui d’une projection à Venise, ce qui paraît invraisemblable eu égard à la platitude de son scénario et de sa réalisation.

La violence peut être justifiée dans un film, et qui plus est dans un thriller de gangsters, mais elle peut parfois sombrer dans le grand-guignol. C’est exactement ce qui se produit dans Night In Paradise.

Un dernier bol de soupe ?

Au bout du 40e coup de couteau planté dans le même homme et au bout de la 20e fois où celui-ci se relève en baragouinant quelque mot vengeur, la tronche boursouflée et ensanglantée, on finit par se sentir anesthésié et indifférent. L’ajout très makjang de violons et de sanglots n’y fait rien. Le bain de sang qui occupe toute la dernière demi-heure de Night In Paradise est d’une rare inélégance. Le final choc, qui aurait dû être cathartique, ne suffit pas à effacer la lassitude qui s’est installée devant tant de nihilisme.

Elodie Leroy

Credits photos : Netflix

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