Interview : Lee Chang Dong, cinéaste et écrivain

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Lee Chang Dong est l’une des personnalités les plus importantes du milieu culturel coréen. Ministre de la Culture de Corée en 2002, ce cinéaste et écrivain engagé aborde à travers son œuvre des thématiques sociales fortes et n’hésite pas à secouer les tabous. Actuellement en France pour la publication de son roman Nokcheon (Editions du Seuil) et pour la rétrospective de ses films organisée à Paris, Lyon et Aix-en-Provence du 25 au 27 octobre 2005, le réalisateur de Green Fish, Peppermint Candy et Oasis a accepté de répondre à nos questions. Il revient sur son œuvre et s’exprime sur l’état actuel de l’industrie du cinéma coréen.

Elodie Leroy : Jusqu’ici, en France, nous vous connaissions surtout en tant que cinéaste et nous vous découvrons à présent en tant qu’écrivain. Est-ce que vous vous définiriez plus comme un cinéaste ou comme un écrivain?
Lee Chang Dong : Pour le moment, je me sens plus cinéaste, à tel point que j’en viens à me demander si j’étais vraiment un romancier. Cela fait tellement longtemps que je n’ai pas écrit!

Lorsque ces deux romans (Nokcheon et Un Eclat dans le Ciel, ndlr) sont sortis en Corée, comment ont-ils été reçus par le public et par la critique? Vous y abordez en effet des questions difficiles qui ne donnent pas forcément une image reluisante du pays…
Ces deux romans sont sortis en 1992, juste avant que je ne commence une carrière dans le cinéma. Quant aux réactions, je ne suis pas très sûr, mais j’ai reçu un prix donc elles ne devaient pas être si mauvaises que cela. Lorsque Un Eclat dans le Ciel a été publié, la Corée était déjà entrée dans un régime démocratique, donc ce roman ne m’a pas attiré d’ennuis. Cela dit, si ce texte était sorti quelques années avant, j’aurais sans doute eu des problèmes. Lors de la lecture de Nokcheon, une image très forte reste à l’esprit: celle de ces ordures et ces excréments qui jonchent le sol au pied de l’immeuble où habite le héros, comme si cette société urbanisée s’était construite sur un monceau de déchets. Pouvez-vous nous en dire plus sur vos intentions à ce sujet?
Il s’agit en effet une métaphore assez complexe qui peut donner lieu à plusieurs interprétations. Premièrement, il y a l’idée de quelque chose d’amoral qui en ressort : la société se développe, une richesse économique se construit, mais tout cela se fait au détriment de la justice sociale. Quand je parle de justice sociale, les problématiques liées à l’environnement sont comprises dedans. Ensuite, c’est une métaphore par rapport à la force vitale, à cet acte de vivre qui peut être considéré comme quelque chose de sale en ce sens qu’il impliquerait une saleté inévitable. Il y a la saleté dans le sens où l’on ferait des choses peu reluisantes, mais il y a aussi la saleté dans le sens le plus trivial du terme… Il y a en effet tout cet aspect trivial de la vie où la noblesse et la justice n’ont pas leur place!

Han Suk Gyu dans Green Fish

‘Green Fish’ (1997) de Lee Chang Dong

Cette saleté, dans le sens moral du terme, évoque aussi votre film Green Fish (NDLR: premier long métrage de Lee Chang Dong datant de 1996). On pense à ce dernier plan qui montre la famille vivre dans l’harmonie avant que la caméra se déplace pour montrer la ville où se sont déroulés les événements sordides à l’origine de cette harmonie… Est-ce dans le même ordre d’idée? Tout à fait. C’est effectivement une idée commune à Nokcheon et Green Fish. Dans Nokcheon, il s’agit de l’appartement dans lequel Joonsik a récemment emménagé et dans Green Fish on retrouve ces immeubles à la fin du film. Tous ces paysages nouveaux avec ces grands immeubles ont été construits en enterrant le passé, c’est ce que suggère cette image que l’on retrouve dans les deux œuvres. Bien sûr, les Coréens sont contents de voir tous ces nouveaux bâtiments dressés autour d’eux et de vivre avec tout ce confort, mais ils se fichent complètement de savoir ce qui a été sacrifié pour en arriver là. Pour eux, tout cela est sans importance, un peu comme le poisson vert disparu auquel fait allusion le film. Mais en même temps, ce poisson vert est aussi justement ce que cette famille a chéri le plus.

Dans les deux nouvelles, le personnage de la mère est particulièrement fort et se dévoue corps et âmes à l’avenir de son enfant. Dans la seconde histoire, elle en devient même étouffante, plaçant tous ses espoirs en l’avenir de sa fille. Avez-vous voulu montrer quelque chose concernant les femmes de cette époque?
Il s’agit effectivement d’un caractère assez répandu chez les mères coréennes. On pourrait parler d’une force vitale qui permet aux Coréens d’avancer et de surmonter beaucoup de difficultés. Symboliquement, ces figures maternelles telles qu’on les retrouve dans ces deux nouvelles incarnent justement cette force vitale. Mais cette force possède bien entendu un caractère ambivalent.

Dans Un Eclat dans le Ciel, pourquoi avoir choisi le point de vue d’un personnage féminin?
On peut trouver une ressemblance entre le personnage de Minwoo, le frère de Joonsik dans Nokcheon, et le personnage de Shinhye, la jeune femme dans Un Eclat dans le Ciel. Ce sont tous deux des activistes, c’est-à-dire des étudiants qui militent pour la démocratie, qui résistent au régime en place et qui se posent énormément de questions sur la réalité qui les entoure. Mais dans le cas de Shinhye, on va un peu au-delà de la question de la justice sociale. Elle est à la recherche d’une valeur qui dépasse le simple niveau politique et elle se pose des questions morales da manière plus absolue et plus fondamentale. Elle cherche des réponses à ses questions existentielles. Au cours de l’histoire, elle subit des tortures qui mettent aussi à l’épreuve son identité sexuelle, et je me suis dit qu’un personnage féminin était plus apte à décrire toutes ces interrogations qu’un personnage masculin.

Qu’en est-il de vos personnage du film Oasis? Vous décrivez la condition de cet homme et de cette femme handicapés que personne ne cherche seulement à écouter. Faut-il voir uniquement des destins personnels ou y a-t-il aussi un sous texte plus politique sur les Coréens?
Bien entendu, c’est une histoire sur les Coréens et on peut y voir quelque chose sur la situation de la Corée, mais il ne s’agit pas uniquement de cela. J’ai aussi voulu montrer que plus un système social était sophistiqué, plus la communication avec des exclus devient difficile.

‘Peppermint Candy’ (2000)

Dans le contexte actuel de l’industrie du cinéma coréen, qui a littéralement explosé ces dernières années, est-il difficile de financer des projets parlant de ces thématiques sociales?
Ce n’est pas facile car ce n’est pas ce que le public préfère. Mais je pense que le cinéma coréen s’obstine davantage à traiter de problèmes sociaux et de problèmes politiques que la plupart des autres pays. Ces thématiques sont toujours présentes, et cela même s’il devient de plus en plus difficile d’en parler étant donné le public devient de plus en plus jeune et que la jeune génération a tendance à se désintéresser des problèmes sociaux. Y a-t-il un système d’aide au financement qui est en mesure d’aider les films indépendants?
Il existe en effet un système d’aide mais il est un peu différent de ceux qui existent à l’étranger. Dans beaucoup de pays, l’industrie est presque morte et c’est pourquoi des aides gouvernementales sont nécessaires pour lui redonner vie. Dans le cas de la Corée, l’industrie cinématographique est au contraire extrêmement vivante. Le gouvernement doit choisir entre différents projets auxquels il accordera ses subventions, et il est très difficile de décider des films à privilégier par rapport aux autres. Ces choix se feront en fonction des exigences du marché. Or les films expérimentaux ne suivent pas la logique commerciale, donc il n’est pas évident pour eux de rassembler les fonds nécessaires et de se voir accorder des subventions. Il existe par conséquent bel et bien un système d’aide, mais il n’est en fait pas assez important pour pouvoir réellement influer sur l’industrie. Par ailleurs, une autre particularité coréenne est que même les films d’auteurs vont essayer de rencontrer un public et de communiquer avec. C’est d’ailleurs peut-être ce qui donne cette force particulière au cinéma coréen.

Est-ce que vous diriez que la censure commerciale a succédé à la censure politique?
Oui, il y a une censure de la part des investisseurs, celle du marché. Et elle est encore plus cruelle que la censure gouvernementale!

Lee Chang Dong

Lee Chang Dong (2009)

Puisque le public se désintéresse des problèmes politiques ou historiques, que pensez-vous des films tels que Frères de Sang (NDLR : de Kang Je Gyu), qui abordent l’histoire de la Corée à travers une approche plus commerciale soutenue par un casting de stars?
La plupart des films coréens sont produits de la même façon que Frères de Sang, qui est un film grand public qui suit une logique et une grammaire commerciales. Il a réuni ainsi dix millions de spectateurs en Corée, ce qui prouve bien entendu la vivacité de l’industrie cinématographique locale. En même temps, un tel score pour un seul film implique que celui-ci soit sorti dans plusieurs centaines de salles dans le pays, ce qui signifie que d’autres films moins commerciaux sortis simultanément ont eu du mal à obtenir des salles. Donc il y bien entendu un côté positif dans ce succès mais il faut considérer aussi l’envers du décor. Cela correspond sans doute à la crise que le cinéma coréen est en train de traverser aujourd’hui.

Et que pensez vous de l’engouement que l’on observe actuellement en occident pour le cinéma coréen?
Je ne pense pas que le cinéma coréen soit réellement représenté en Occident. Ce n’est vraiment rien comparé à ce qui se passe dans les autres pays asiatiques où la « mode coréenne » fait rage en ce moment. Cette mode prend même de telles proportions qu’elle paraît parfois presque anormale. Comparé à cela, ce qui se passe en Europe n’est qu’un début.

Est-ce que vous avez l’impression que les Européens se font une idée juste du cinéma coréen?
Je ne sais pas exactement comment les Européens perçoivent le cinéma coréen, mais je pense qu’il est assez difficile pour eux de voir la réalité de cette industrie. Il est cependant probable qu’ils ressentent l’énergie de ce cinéma, qui est absolument sans précédent et qui vient probablement de la vie même des Coréens. Et j’espère que les Européens auront l’occasion de voir de plus en plus de films et qu’ils pourront ainsi développer une compréhension plus profonde de ce qui se passe en Corée en ce moment.

En tant que cinéaste indépendant, est-ce que l’intérêt que les étrangers portent à ce cinéma est susceptible de vous aider pour monter vos projets?
Je ne pense pas que cela constitue une aide réelle étant donné les coûts de production de mes films. Le fait que mes films soient présentés dans les festivals à l’étranger n’est un argument suffisant pour convaincre les investisseurs coréens de mettre plus d’argent dans mes projets. Et je ne parle pas uniquement pour moi, c’est la même chose pour les autres cinéastes. Je ne crois pas que la reconnaissance qu’ils ont obtenue à l’étranger leur ait apporté quelque chose. Il y a tout de même des films qui deviennent rentables grâce à l’exportation sur d’autres marchés, en particulier au Japon. Mais il s’agit en général de films grand public.

Oasis de Lee Chang Dong

‘Oasis’ (2002)

Est-ce que les Japonais investissent sur des productions coréennes?
C’est arrivé récemment. Grâce à la mode autour de la culture coréenne dont je vous parlais à l’instant, il arrive que les Japonais investissent quand une star qu’ils connaissent est impliquée dans le projet. Il y a par exemple un film qui s’appelle April Snow (NDLR: de Hur Jin Ho, réalisateur de Christmas in August) avec une star qui s’appelle Bae Yong Joon et qui est surtout populaire au Japon. Le film a complètement échoué commercialement en Corée mais il a obtenu un grand succès au Japon et s’est donc avéré au final très rentable par rapport à ses coûts de production.

Si les Japonais investissent dans des productions commerciales coréennes, n’y a-t-il pas un risque que celles-ci soient de plus en plus formatées en fonction des critères japonais?
Ce n’est pas un phénomène généralisé donc il ne faut pas exagérer. Mais dans le cas de ce film, April Snow, il n’est pas impossible en effet qu’ils aient été conscients de la réaction du public japonais au moment de sa production.

Quels sont vos prochains projets?
Je prépare actuellement un long métrage et si tout va bien j’espère pouvoir en commencer le tournage en février prochain.

Propos recueillis à Paris par Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 24 octobre 2005

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