Critique : Little Women, un thriller manipulateur et esthétiquement sublime

par Elodie Leroy

Disponible sur Netflix, Little Women met en scène Kim Go Eun dans un jeu de manipulation captivant et visuellement saisissant. L’un des dramas indispensables de 2022.

L’argent ne fait pas le bonheur, mais il y contribue, dit-on. Quoique. Dans le drama Little Women, la descente aux enfers de trois sœurs issues d’un milieu précaire commence lorsque l’une d’entre elles découvre une grosse somme d’argent. Réalisé par Kim Hee Won (Vincenzo) sur un scénario de Jung Seo Kyung (Decision to Leave), ce thriller voit s’entrechoquer deux familles de classes sociales opposées dans un jeu de manipulation pervers. Porté par une brochette d’acteurs remarquables, à commencer par un casting féminin savoureux, Little Women fascine aussi par la force dramatique de ses images.

Portrait de famille

Abandonnées par leur mère, In Joo (Kim Go Eun), In Kyung (Nam Ji Hyun) et In Hye (Park Ji Hu) tentent de survivre au quotidien dans des conditions financières difficiles. Leur destin bascule avec la découverte par In Joo d’un sac rempli de billets de banque et légué par une amie disparue dans des conditions étranges. Contre l’avis d’In Kyung, In Joo décide de garder l’argent. Celui-ci s’avère lié à une vaste affaire de détournement de fonds impliquant un homme politique influent.

Kim Go Eun (Little Women)
Kim Go Eun

L’oppression sociale et les rapports de classe sont des thèmes récurrents dans les dramas coréens. Le versant impitoyable du capitalisme est souvent personnifié par des antagonistes d’hommes d’affaires piétinant les plus faibles pour servir leurs objectifs. Il serait néanmoins réducteur d’y voir un discours idéologique à l’occidentale. Dans les k-dramas, c’est aussi la nature humaine qui est décortiquée à travers les méfaits des uns et la victimisation des autres.

Diffusé du 3 septembre au 9 octobre 2022 sur tvN et sorti dans la foulée sur Netflix, le drama Little Women s’écarte du chemin balisé par le tout-venant des dramas. Point d’épisode introductif sur l’enfance d’un protagoniste victime d’une injustice flagrante. Ici, la famille pauvre n’est guère présentée sous un jour idyllique, la précarité ayant pour effet de créer des tensions entre les trois sœurs. Ces dernières participeront d’ailleurs activement à s’attirer des ennuis.

Nam Ji Hyun (Little Women)
Nam Ji Hyun

Il y a tout d’abord In Joo, celle par qui le drame arrive. Ostracisée à son travail, elle se laisse embobiner par Hwa Young (Choo Ja Young), une collègue qui lui tend la main et stimule en elle le désir de luxe – symbolisé par de superbes escarpins noirs ornés de diamants – avant d’être assassinée dans son appartement. Quant à In Kyung, journaliste d’investigation passionnée mais souffrant d’un petit penchant pour l’alcool, elle cherche à démasquer le politicien Park Jae Sang (Uhm Ki Joon), qui semble avoir du sang sur les mains. La plus jeune sœur, In Hye, une lycéenne douée en peinture, rejette ses aînées et tente de se faire adopter par la famille du politicien.

Cadavre dans le placard

Librement inspiré du roman britannique Les Quatre Filles du Docteur March, le scénario de Little Women est signé Jung Seo Kyung, que l’on connaît entre autres pour ses nombreuses collaborations avec Park Chan Wook sur des films majeurs comme Mademoiselle et récemment Decision to Leave. La mise en scène, quant à elle, est conduite par Kim Hee Won, à qui l’on doit les excellents Vincenzo et The Crowned Clown. Une alliance de talents qui fait des étincelles.

Wi Ha Joon

Little Women revisite l’œuvre de Louisa May Alcott pour prendre la forme d’un thriller contemporain à rebondissements et porteur de plusieurs mystères, à commencer par l’histoire troublante de Hwa Young. A travers les comportements des différents protagonistes, Little Women questionne avec intelligence le rapport de l’individu à l’argent et par là même le déterminisme social. Il y a celle qui voit l’argent comme l’unique manière de trouver la sécurité, celle qui le voit comme un signe de corruption, celle qui le perçoit comme un moyen d’échapper à sa condition sociale. Et il y a ceux pour qui l’argent est un instrument de pouvoir, comme Park Jae Sang, ou un moyen de contrôler les autres, comme son épouse Won Sang Ah (Uhm Ji Won), un personnage qui prend de plus en plus d’importance au fil du récit.

L’évolution individuelle des trois sœurs permet à Little Women d’opérer un savant mélange des genres. Le drama se mue en polar médiatico-politique avec l’enquête d’In Kyung sur Park Jae Sang, puis en thriller psychologique lorsqu’In Joo entre dans une relation de soumission avec Won Sang Ah. La mise en scène de Kim Hee Won utilise tous les ressorts du langage cinématographique pour insuffler aux scènes clés du drama une rare puissance dramatique, aussi bien dans les scènes de tension que dans les climax spectaculaires de fin d’épisode. La composition musicale, très soignée, joue parfois un rôle fondamental dans la narration, d’une manière qui n’est pas sans évoquer le cinéma de Brian De Palma de l’époque Blow Out.

Park Ji Hu (Little Women)
Park Ji Hu

Comme elle l’avait déjà démontré dans ses précédents dramas, la réalisatrice de Vincenzo est également dotée d’un sens impressionnant de la composition picturale. Le travail minutieux réalisé sur les couleurs, notamment s’agissant des décors et des costumes, frappe tout particulièrement dans les scènes se déroulant à l’intérieur de la maison de Park Jae Sang. Des papiers peints rétros aux robes ou déshabillés tape-à-l’œil de Sang Ah, chaque détail contribue à créer une atmosphère unique à ce manoir qui révèle peu à peu ses secrets et ses cadavres dans le placard, faisant parfois basculer le drama dans le conte fantastique.

Le bleu cobalt des orchidées trouvées sur chaque scène de crime constitue d’ailleurs la signature graphique du drama. L’arbre imposant dont elles sont issues, qui recueille les vœux des personnes possédées par le désir d’argent, confère à l’histoire une dimension ouvertement mythologique.

Kim Go Eun tourmentée par Uhm Ji Won

Si Little Women multiplie les symboles pour exprimer la corruption et le contrôle exercé par l’argent sur la vie de chacun, les personnages n’en demeurent pas moins constamment sur le devant de la scène. Les choix opérés par les femmes, en particulier, constituent les véritables moteurs du récit.

Jeon Chae Eun et Park Ji Hu

Interprétée avec beaucoup d’intensité par la très expressive Kim Go Eun (Yumi’s Cells), In Joo ne paraît pas très futée au premier abord, mais révèle au fil de l’histoire une force insoupçonnée et une volonté touchante de protéger ses cadettes. Elle reçoit l’aide inattendue de Choi Do Il, un homme d’action énigmatique interprété avec classe par Wi Ha Joon (Bad and Crazy). Les motivations profondes d’In Joo seront exprimées au cours d’un monologue émouvant dans l’épisode 11, l’occasion pour Kim Go Eun de livrer face à la caméra une belle performance d’actrice.

Nam Ji Hyun (The Witch’s Diner) délivre quant à elle une interprétation solide et juste dans le rôle de l’impétueuse In Kyung, dont l’intégrité sans faille et la force de conviction sont autant d’armes contre la corruption. Dans les scènes d’affrontement entre In Kyung et Park Jae Sang, Nam Ji Hyun donne notamment la réplique avec assurance au charismatique Uhm Ki Joon (The Penthouse), qui excelle lui aussi dans un registre qu’il connaît par cœur.

De son côté, Park Ji Hu (All Of Us Are Dead) apporte beaucoup de nuances au personnage d’In Hye. Son personnage, qui apparait comme la sœur ingrate au début du drama, évolue énormément au contact de Hyorin, la fille de Park interprétée avec beaucoup de sensibilité par Jeon Chae Eun (The Devil Judge). La relation fusionnelle entre ces deux jeunes filles issues de classes sociales opposées n’est d’ailleurs pas sans évoquer celle des deux héroïnes du film Mademoiselle.

Uhm Ji Won (Little Women)

Enfin, l’interprétation truculente d’Uhm Ji Won (Birthcare Center) dans le rôle de Won Sang Ah participe au pouvoir de fascination exercé par le drama. Tour à tour séductrice, imprévisible, pathétique ou glaçante, elle est l’une des antagonistes de dramas les plus mémorables vues ces dernières années. On reste d’ailleurs marqué par plusieurs scènes de tension psychologique entre In Joo et Sang Ah. Le face à face d’actrices entre Kim Go Eun et Uhm Ji Won fait notamment des merveilles dans le final de l’épisode 8, véritable roller coaster émotionnel.

Little Women est disponible sur Netflix depuis le 8 octobre 2022.

Elodie Leroy

Credits photos : tvN

Lire aussi | Critique : The Golden Spoon, une fable moderne et réjouissante

Vous aimerez aussi