Critique. ‘Doctor Stranger’: quand Lee Jong Suk s’égare dans un drama nanaresque

1

Doctor Stranger, avec Lee Jong Suk, aurait pu être ce petit drama sympa au scénario rocambolesque comme on aime à en suivre de temps en temps, ce genre de divertissement qui abuse du mélange des genres sans complexe mais retombe finalement sur ses pieds. Les deux premiers teasers étaient prometteurs, le casting et l’équipe de production crédibles. Rien ne pouvait nous donc préparer à un tel choc : le scénario de Doctor Stranger confine à une telle bêtise qu’il en devient difficile de garder son sérieux plus de deux épisodes. Décryptage d’un beau nanar.

Alors qu’il est enfant, Park Hoon (Lee Jong Suk) est envoyé avec son père Park Cheol (Kim Sang Joon) en Corée du Nord. Ce dernier, un grand chirurgien, doit y réaliser une mission secrète. A l’âge adulte, Park Hoon est devenu lui-même un chirurgien thoracique de génie. Amoureux de Song Jae Hee (Jin Se Yeon) depuis le lycée, il décide de fuir avec elle vers la Corée du Sud mais perd la trace de la jeune fille suite à un tragique accident. A Séoul, il postule dans un grand hôpital dans l’espoir de réunir assez d’argent afin de la retrouver. Mais il est traité comme un étranger par ses pairs, et notamment par le chirurgien le plus en vue de l’hôpital, Han Jae Joon (Park Hae Jin). Fort heureusement pour Hoon, la fiancée de celui-ci, le Docteur Oh Soo Hyun (Kang So Ra), le prend en sympathie, attirée par son tempérament rebelle. C’est alors que surgit une jeune anesthésiste du nom de Hang Seung Hee, ressemblant trait pour trait à Song Jae Hee…

Rappel des faits : Doctor Stranger s’annonce début 2014 comme l’une des séries phares de l’année pour la chaîne SBS. A l’écriture, on retrouve Park Jin Woo, scénariste des respectables sageuk Conspiracy in the Court et Kingdom of the Winds, tandis que la réalisation est confiée à l’excellent Jin Hyeok, connu pour avoir dirigé les hits Shining Inheritance, City Hunter et The Master’s Sun.

L’incertitude tient davantage au casting puisque Lee Jong Suk assure le premier rôle, lui qui n’a jusqu’à présent jamais été tête d’affiche. Dans I Hear Your Voice, il n’est en réalité qu’au second plan par rapport à l’actrice principale Lee Bo Young. Le premier rôle féminin de Doctor Stranger est quant à lui dévolu à Jin Se Yeon, déplorable actrice croisée dans Bridal Mask et Inspiring Generation. Ces craintes se révèleront fondées, mais le choix des acteurs n’est pas le seul souci que rencontre ce drama au pitch ambitieux. Doctor Stranger prend l’eau de tous les côtés.

A l’instar des films, les dramas coréens sont connus pour mêler les genres avec audace, voire avec une virtuosité inégalée, offrant au spectateur une expérience riche en sensations et en émotions. Pourtant, il arrive aussi de temps en temps qu’une œuvre nous rappelle combien cet équilibre est fragile et quelle catastrophe peut résulter d’une accumulation de petites erreurs sur un projet. Le scénario, tout d’abord. Du premier au dernier épisode, nul ne saurait dire si Doctor Stranger est un drama d’aventures, d’espionnage ou un simple drama médical. Le scénariste Park Jin Woo et le réalisateur Jin Hyeok juxtaposent deux genres, deux histoires, sans jamais parvenir à les imbriquer convenablement.

En tant que drama d’aventures et/ou d’espionnage, rien n’est crédible ni ne fonctionne. La trame de fond semble tout droit sortie de l’imagination d’un gamin amateur de mangas fantasmant sur ce que pourrait être le monde des agents secrets, des tueurs à gages et des politiciens véreux. Le syndrome City Hunter, en somme, à cela près que Doctor Stranger est loin d’être aussi engageant.

En tant que drama médical, il se laisse suivre grâce à un savoir-faire coréen indéniable dans le genre (le moment de suspense en pleine opération qui clôt l’épisode 13 est incontestablement l’une des meilleures scènes de Doctor Stranger) et grâce à des acteurs secondaires convaincants (Park Hae Jin, Kang So Ra). Mais les ressorts dramatiques sont prévisibles et s’étiolent d’épisode en épisode, tandis que l’écriture des personnages confine à l’absurde.

L’idée qu’un membre du comité de Défense Nationale de l’Assemblée envoie le père de Park Hoon en Corée du Nord avec son fils pour qu’il y opère Kim Il Sung et évite ainsi une guerre entre les deux Corées, est plutôt stimulante. En réalité, cette mise en place n’est prétexte qu’à inscrire la romance insipide entre Lee Jong Suk et Jin Se Yeon dans un simili contexte d’urgence et de danger. Ce qui nous vaut une accumulation d’invraisemblances grossières qui atteignent rapidement des sommets.

Au début du deuxième épisode de Doctor Stranger, Jae Hee vient de subir une lourde opération du rein (une transplantation, rien que ça). Pourtant Hoon n’hésite pas à la mettre artificiellement en arrêt cardiaque peu de temps après, afin de la faire passer pour morte auprès de ses ennemis. Pas d’inquiétude, non seulement elle émerge du coma en un temps record, mais elle est à peine réveillée que Hoon la prend dans ses bras, la ballote un peu partout dans les escaliers et finit par la positionner derrière lui sur sa moto pour entamer une course effrénée dans les rues de Budapest. Là, que croyez-vous, elle se cramponne à lui de toutes ses forces ! A elle seule, la séquence a de quoi faire littéralement bondir de son siège le spectateur le plus indulgent.

Le reste est à l’avenant. Nous sommes supposés croire sur parole que Park Hoon a pratiqué des centaines d’opérations du cœur lorsqu’il était en Corée du Nord, alors que Lee Jong Suk a environ vingt-cinq ans et une allure de star de Kpop. Que Jin Se Yeon est une brillante anesthésiste doublée d’une espionne hors pair au point que les plus grands hommes d’Etat se l’arrachent, alors qu’elle ne fait que se pavaner en extra-minijupe et talons hauts dans les couloirs de l’hôpital.

On est loin du sérieux rencontré dans un drama tel que Brain, où le docteur Lee Gang Hun, d’un niveau équivalent à celui de Park Hoon, est incarné par un Shin Ha Gyun bien installé dans la trentaine. Dans New Heart, le personnage de Ji Sung, censé se situer dans la même tranche d’âge que Park Hoon, est encore un interne qui a tout à apprendre. Ce qui peut s’avérer acceptable dans un contexte fantaisiste l’est nettement moins dans une histoire mettant en scène un corps de métier reposant à ce point sur le niveau d’expérience.

La même chose peut être dite des méchants d’opérette que nous ont concoctés les auteurs de Doctor Stranger. Hoon et Jae Hee sont poursuivis jusqu’en Corée du Sud par une sorte de tortionnaire nord-coréen qui semble nourrir des sentiments troubles pour la jeune fille. On n’y croit pas une seconde, même si Park Hae Joon (Misaeng) est un bon acteur, plutôt sexy, et fait ce qu’il peut pour donner vie à un personnage d’une totale indigence. Son courage mérite d’être salué.

En revanche, retrouver pour la trentième fois l’inénarrable Cheon Ho Jin (Bridal Mask, Two Weeks) dans la peau du politicien véreux de service n’est pas très original et le rôle ne lui permet pas d’apporter de nuance à sa galerie de portraits du même genre. La même chose peut être dite de Jeon Kuk Hwan (vu récemment dans Mr. Back) qui joue l’infect directeur de l’hôpital, un acteur vétéran abonné aux personnages antipathiques.

Doctor Stranger s’est ainsi rapidement transformé en véritable piège pour Lee Jong Suk, qui avait pourtant fait ses preuves un an plus tôt en tant que nouveau venu prometteur avec School 2013 et surtout I Hear Your Voice. Comme l’expliquait très bien Lee Seung Gi dans l’interview qu’il donnait à Naver sur le tournage de Gu Family Book en mai 2013, occuper le premier rôle d’un one-top drama, c’est être plus qu’un acteur. Il faut prendre de la hauteur, s’impliquer autant que possible dans la vie du plateau et être capable de guider les juniors. La pression est énorme.

Dépassé par l’immensité de la tâche, Lee Jong Suk donne l’impression de ramer dès les premiers épisodes, et son jeu s’en ressent fortement. Il nous rappelle heureusement vers le milieu de l’épisode 7 qu’il peut être un bon acteur au jeu émotionnel (belle prestation face à Nam Myung Ryul). A partir de là, il semble prendre enfin un peu d’aisance, comme si le craquage de Hoon dans cette scène était en réalité le sien. Mais jamais, jusqu’à la dernière minute de l’épisode 20, il ne donne l’impression de prendre les commandes, d’être le centre du drama.

Quelques mois plus tard, Lee Jong Suk reconnaîtra avoir enduré un véritable cauchemar sur le tournage de Doctor Stranger, au point d’avoir songé à quitter le métier. On se réjouit qu’il ait changé d’avis, mais le fait même qu’il l’ait envisagé montre s’il en était besoin à quel point la carrière d’un acteur ne tient parfois qu’à un fil, qui plus est celle d’une star montante.

Même s’il est évident que Lee Jong Suk s’est montré trop téméraire en acceptant le rôle, l’écriture de son personnage lui laisse peu d’opportunités de se rattraper. Hoon multiplie les erreurs incompréhensibles, téléguidé par son obsession ridicule pour le personnage aberrant de Jin Se Yeon. Sa relation ambiguë avec Oh Soo Hyun est charmante et représente le seul aspect à peu près crédible du drama, d’autant que Lee Jong Suk et Kang So Ra ont une très bonne alchimie à l’écran.

Pour une raison qui nous échappe, le scénariste et le réalisateur persistent à mettre Jin Se Yeon dans les pattes de notre héros, ruinant ainsi tout espoir de voir émerger un semblant de cohérence dans cet ensemble chaotique. Dotée d’environ deux expressions faciales – plaintive ou impénétrable, c’est au choix –, cette lamentable actrice confirme tout le mal que l’on avait pu penser d’elle auparavant. On se demande sérieusement comment elle peut continuer à se voir confier des rôles aussi importants, drama après drama. Eclipsée par Han Chae Ah dans le superbe Bridal Mask, elle se fait une nouvelle fois (heureusement) voler la vedette par l’actrice secondaire, Kang So Ra.

Comme mentionné précédemment, les acteurs secondaires sont ceux qui tirent le meilleur parti de Doctor Stranger. Park Hae Jin (You Who Came From the Stars) est séduisant en chirurgien avide de vengeance, il possède un je ne sais quoi de raffiné qui, allié à son jeu sobre et juste, confère un vrai charme au personnage froid de Han Jae Joon (au passage, il s’agit du véritable nom du chanteur/acteur Kim Jae Joong, un hasard ?).

De son côté, Kang So Ra s’impose sans peine comme la révélation du drama. Elle qui avait jusque là à son actif des dramas moyens tels que Dream High 2 ou Ugly Alert, a vu sa carrière décoller suite à sa prestation dans Doctor Stranger. Son naturel, son expressivité, sa facilité à nous faire ressentir les émotions de Soo Hyun invitent immédiatement à l’identification, et on en vient finalement à regretter que ce ne soit pas elle, l’héroïne du drama.

Il n’y a donc peut-être que pour Kang So Ra que les 11,7% de parts de marché de Doctor Stranger, score d’audience plutôt honorable, ne résonnent pas comme une cruelle ironie. Encore aujourd’hui, le drama est considéré comme l’un des plus mauvais de l’année 2014. Un faux pas dans la carrière de Lee Jong Suk, qu’il aura heureusement rattrapé quelques mois plus tard avec le succès critique et public de Pinocchio. Tout est bien qui finit bien.

Caroline Leroy

Share.