La série coréenne The Cursed mélange folklore coréen, intrigue policière et épouvante. Bientôt disponible sur Netflix.

CRITIQUE – Le postulat de The Cursed possède un potentiel de fascination immédiat : des chamanes et esprits s’affrontent dans la société moderne et s’invitent sur les réseaux sociaux. Entre possession démoniaque et série de meurtres sur fond de haine sur Internet, The Cursed développe une intrigue solide imprégnée de traditions folkloriques, mais qui fait écho à des problèmes de société actuels. Une série qui captive jusqu’au bout grâce à une pelleté d’idées intéressantes et des personnages étrangement attachants.

Uhm Ji Won dans The Cursed

Dans le monde des mudang, ou chamanes coréennes

Journaliste, Im Jin-Hee (Uhm Ji Won) enquête sur Forest, une société d’IT qu’elle soupçonne de malversations. Inquiète depuis la disparition du lanceur d’alerte, elle est contactée par So Jin (Jung Ji So), une adolescente qui prétend pouvoir lancer des « procédures », c’est-à-dire jeter des sorts. Selon So Jin, le PDG de Forest, Jin Jong Hyun (Sung Dong Il), est possédé par un puissant esprit aux desseins maléfiques. Bientôt, Jin Hee découvre que Forest détient une filiale suspecte dont la dirigeante, Jin Kyung (Jo Min Soo), est une puissante chamane.

Jung Ji So interprète So Jin

Bonne nouvelle, le scénariste Yeon Sang Ho, également réalisateur de Dernier Train Pour Busan et sa suite Peninsula, réussit son examen d’entrée dans le monde haut en couleurs des séries TV coréennes.

Réalisé avec talent par le réalisateur Kim Yong Hwan (Champion), The Cursed offre un cocktail réjouissant de polar, de fantastique et d’épouvante pour causer tout à la fois de folklores coréen et japonais, du cynisme du monde des affaires et des dérives du numérique.

Diffusé entre le 10 février et le 17 mars 2020 sur tvN, The Cursed a pour titre original Bangbeop (방법), qui peut se traduire par « méthode » ou « procédure ». Et pour cause, il est question dans la série des mudang (무당), ces femmes qui servent d’intermédiaires entre le monde des humains et celui des esprits dans la tradition coréenne.

Dans The Cursed, la mégalopole est sur le point de devenir le théâtre d’une lutte spirituelle entre des esprits démoniaques autour de l’introduction en bourse d’une société d’IT. Ce scénario surnaturel fait référence à une réalité : l’influence des chamanes dans les sphères du pouvoir en Corée – rappelons que le point de départ du scandale qui a causé la destitution de la Présidente Park Geun Hye est sa relation avec une mudang.

Possession et chamanisme 2.0

A travers une intrigue habilement ficelée, The Cursed questionne de manière ludique la place des croyances ancestrales dans la société moderne. Le drama souffre de quelques baisses de régime ici et là, mais il a le mérite de reposer sur une intrigue limpide et concise, qui offre plusieurs niveaux de lecture tout en assurant le divertissement.

Sung Dong Il interprète Jin Jong Hyun

Les amateurs d’épouvante se délecteront ainsi de quelques scènes choc de mise à mort, notamment celle de l’épisode 2 évoquée dans notre avis à chaud sur The Cursed.

La quête de Jin Hee et So Jin, qui forment un duo féminin immédiatement attachant, devient le fil rouge de l’intrigue. En parallèle, nous suivons l’enquête policière menée par Sung Joon, le mari de Jin Hee, qui refuse de croire à l’existence du surnaturel, et les méfaits de Jin Kyung, la charismatique chamane qui protège Jin Jong Hyun.

Uhm Ji Won interprète Jin Hee

Comme dans le drama d’horreur The Guest, les puissances occultes de The Cursed proviennent de la campagne profonde, où des chamanes gagnent leur vie en pratiquant des rites d’exorcisme sur demande de quelque mère de famille désespérée. Dans The Guest, le Mal venait des océans. Dans The Cursed, les démons les plus puissants sont issus de l’ancien colonisateur, le Japon, à l’image de cet Inugami (esprit chien) dont il est question dans l’histoire. Comme si les démons en tant qu’entités personnifiaient les démons du passé.

A ce contexte folklorique, The Cursed ajoute une dose ingénieuse de modernité : l’ennemi est une société de type Facebook ou Instagram. Forest propose en effet un réseau social dont les abonnés n’existent que pour maudire leur prochain. Le principe rappelle le manga Jigoku Shôjo, où des jeunes envoyaient la Fille des Enfers par le biais d’un site Internet à la personne dont ils désiraient se venger.

Cela dit, la comparaison du déversement de haine sur Internet avec un esprit démoniaque doté d’une volonté propre fait mouche au vu du nombre alarmant de suicides liés au cyberharcèlement chez les jeunes, comme en témoignait récemment la tragédie de la chanteuse coréenne Sulli.

Jin Hee et So Jin : la confiance comme seul salut

Le scénario de Yeon Sang Ho démontre une réelle intelligence d’écriture dans la manière dont les différents thèmes de la série – intrusion du folklore dans la modernité, cynisme du monde des affaires, emprise des réseaux sur des anonymes – se conjuguent pour former un tout étonnamment cohérent, sans mettre de côté le développement des personnages.

Pourquoi les personnes ont-elles besoin de causer du tort à leur prochain ? Ce questionnement revient régulièrement dans le drama à travers le personnage de So Jin enfant, dont la mère décédée dans des circonstances mystérieuses lui a laissé un héritage étrange qu’elle devra décrypter. Son histoire est mise en parallèle avec un drame poignant vécu par Jin Hee dans son adolescence.

Au milieu de la guerre spirituelle qui se joue dans le présent, la relation d’amitié touchante entre Jin Hee et So Jin apparaît comme un rayon de soleil. La capacité à faire confiance et à se reposer sur l’autre sans porter de jugement sur son passé fait partie des enjeux humains essentiels du drama.

L’alchimie entre les deux actrices agit d’ailleurs immédiatement. Uhm Ji Won (Falsify) dégage une sorte d’authenticité et une présence douce (sauf lorsque Jin Hee menace ses ennemis !). Avec son regard mystérieux et sa voix juvénile, la jeune Jung Ji So (Parasite) apporte un charisme singulier à son personnage, qui ouvre peu à peu son cœur au contact de Jin Hee.

Les deux jeunes femmes, qui ont une vingtaine d’années d’écart, forment un duo intéressant qui participe à l’originalité de The Cursed. Le fait que So Jin appelle Jin Hee « unni » (grande sœur), au lieu de « ajumma » (madame), renforce leur familiarité.

Jung Moon Sung interprète Sung Joon

Une autre relation de confiance se reconstruit au fil de l’histoire : celle de Jin Hee et son mari Sung Joon, interprété par Jung Moon Sung (Hospital Playlist), très convaincant. Blessé à la jambe, le policier continue à endosser ses responsabilités professionnelles dans le monde très masculin de la police, mais voit son épouse lui échapper à travers son amitié féminine avec So Jin. Sans verser dans la caricature du conflit conjugal, le scénario de Yeon Sang Ho développe avec une certaine finesse la relation de confiance/méfiance entre ces deux époux qui cherchent à se retrouver.

Jo Min Soo impressionnante en chamane

La rencontre entre les univers masculin/féminin s’opère de manière plus tendue autour de Jin Jong Hyun, qui incarne la face sombre du monde des affaires. Son conseiller business, Lee Hwan, et ses hommes de mains aux méthodes mafieuses paraissent émasculés par la chamane Jin Kyung.

Jo Min Soo interprète la chamane Jin Kyung

Avec ses tenues criardes, Jo Min Soo (Pieta) est incroyable dans le rôle de cette chamane autoritaire, cassante, voire effrayante à certains moments. L’actrice en impose, rien qu’avec le son de sa voix et la force de son regard. Elle accomplit aussi une performance sidérante dans les scènes de rites chamaniques : on a l’impression qu’elle a pratiqué cela toute sa vie, même si la mise en scène, étourdissante, participe à l’intensité de ces séquences hypnotiques.

Sung Dong Il (Live, Trap) se révèle quant à lui excellent dans un contre-emploi. Révélant différentes facettes au fil des épisodes, Jin Jong Hyun est un personnage difficile à cerner, entre les moments où il ordonne sadiquement de relâcher un flic captif pour le tuer avec son pouvoir, et ceux où il se comporte comme un chef d’entreprise lambda, acceptant de se faire insulter par un investisseur arrogant (amusant caméo de Kwon Yul, le tueur de Voice 2, dans la scène du room salon).

Enfin, The Cursed est peuplé d’une galerie de personnages secondaires qui semblent tout droit sortis d’une BD, entre l’esclave de la chamane Joo Bong campé par Lee Joong Ok (le pervers de Strangers From Hell), l’implacable homme d’affaires Lee Hwan interprété par Kim Min-Jae (Psychokinesis), l’enquêteur fantaisiste joué avec nonchalance par Kim In Kwon (Angel’s Last Mission: Love), le professeur nounours un peu à côté de ses pompes joué par le sympathique Ko Kyu Pil (Vagabond) et bien sûr la mère effrayante de So Jin interprétée par Kim Shin Rok, qui fait sa première apparition dans un drama.

Kwon Yul se transforme en investisseur insupportable

On n’oubliera pas, dans ce listing, les chamanes hauts en couleurs qui débarquent à l’aéroport– on se croirait dans un manga ! –, pour réapparaître bien plus tard dans une séquence réjouissante de rituel public, dont la dramaturgie est tellement bien ficelée qu’elle nous amène à réfléchir à toutes les ramifications et les thèmes de l’histoire. Chapeau !

Bientôt une série Netflix pour Yeon Sang Ho

Comme nous l’avons dit, Yeon Sang Ho réussit son entrée dans le monde des séries coréennes. Le cinéaste avait annoncé qu’il se lancerait dans une saison 2 si The Cursed atteignait 3% d’audience. La série a atteint 6,7% en fin de parcours !

Yeon Sang Ho semble avoir pris goût au format de la série, puisqu’il s’apprête à lancer un autre drama intitulé Hell,  et dont il serait cette fois également réalisateur. Inspiré de son propre webtoon illustré par Choi Kyu Suk, Hell est un thriller fantastique qui mettra en vedette Yoo Ah In et Won Jin Ah. Le cinéaste est en négociation avec Netflix pour en faire une série en plusieurs saisons.

En attendant, nous aurons le plaisir – si le contexte le permet – de découvrir Peninsula, la suite de Dernier Train Pour Busan, dans les salles françaises le 12 août 2020.

Elodie Leroy

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