Véritable phénomène lors de sa diffusion en Corée du Sud, ce drama choral palpitant explore avec une rare intelligence la question parentale dans une société de compétition féroce.

SKY Castle est le drama que tout le monde attendait sans trop oser y croire. Une œuvre riche, impeccablement écrite et réalisée, au service d’un propos ambitieux sur la course effrénée à la réussite dans la société coréenne moderne. L’ensemble est porté par un casting d’ensemble brillant, où se distinguent les actrices Yum Jung Ah, Kim Seo Hyung et Yoon Se Ah, ainsi que l’acteur Kim Byung Chul. Ne manquez pas l’un des dramas coréens phares de l’année 2018.

Le drama nous immerge dans le quotidien de femmes au foyer habitant une luxueuse résidence du nom de Sky Castle, dans la banlieue de Séoul.

Han Seo Jin (Yum Jung Ah) est l’épouse du chirurgien orthopédique Kang Joon Sang (Jung Joon Ho), avec lequel elle a deux filles. Afin de faire entrer l’aînée dans la prestigieuse Faculté Nationale de Médecine de Séoul, elle recrute une tutrice spécialisée, Kim Joo Young (Kim Seo Hyung), connue pour ses résultats infaillibles.

Parmi les amies de Seo Jin, No Seung Hye (Yoon Se Ah) est mariée au professeur de droit Cha Min-Hyuk (Kim Byung Chul). Ils ont deux fils et une fille. Enfin, Jin Jin Hee (Oh Na Ra) est en admiration devant Seo Jin. Son mari Woo Yang Won (Jo Jae Yoon) travaille sous les ordres du mari de celle-ci. Tous ont pour obsession les résultats scolaires de leurs enfants.

Suite à un grave incident, une nouvelle voisine fait irruption dans la résidence, Lee Soo Im (Lee Tae Ran), mariée au neurochirurgien Hwang Chi Young (Choi Won Young), dont elle élève le fils.

Diffusé sur JTBC entre le 23 novembre 2018 et le 1er février 2019, SKY Castle détient le record du drama ayant atteint le score d’audience le plus élevé sur une chaîne câblée coréenne. Débutant avec seulement 1,727% de taux d’audience, il s’est achevé sur le score phénoménal de 23,779% pour son dernier épisode. S’il ne supplante pas la moyenne d’audience de Goblin, champion de la chaîne tvN, il se hisse largement au-delà du plafond de 18,680% affiché par celui-ci.

De Strong Woman Do Bong Soon à Woman of Dignity, en passant par My ID Is Gangnam Beauty, les dramas de JTBC sont coutumiers des thèmes de société, qu’ils abordent de manière insolite et percutante, sous un angle généralement féministe. SKY Castle ne fait pas exception, mais se démarque par le caractère tabou, presque sacré de son sujet : en choisissant le thème de la compétition scolaire, ce sont les fondements mêmes de la société coréenne que le drama ausculte impitoyablement.

Cette volonté est patente dès le premier épisode, exemplaire en matière d’exposition d’intrigue. On y fait non seulement la connaissance de tous les personnages clés, maris, femmes et enfants, mais on y entrevoit la dynamique complexe de leurs relations. Un point crucial pour saisir la spécificité culturelle du drama, et son caractère profondément subversif.

Hiérarchie sociale, hiérarchie entre hommes et femmes, hiérarchie parentale, toutes les empreintes du confucianisme sont passées au crible au cours des vingt épisodes de SKY Castle.


Le drama ne cède pas pour autant au manichéisme pour justifier les événements spectaculaires ou dramatiques qui jalonnent son intrigue. L’ensemble est mouvant, interdépendant, ce qui se traduit à l’écran par une narration dynamique et une réalisation précise signée de Jo Hyun Tak (School 2013, Mirror of the Witch).

Sans aller jusqu’à adopter le format du polar comme le drama social Children of NobodySKY Castle utilise des éléments de thriller pour corser son intrigue, et nous ménage plus d’une fin d’épisode épique.

Le tout est mis au service d’une galerie de protagonistes à la fois pittoresque et réaliste, imaginée par Yoo Hyun Mi, la scénariste de Bridal Mask et Golden Cross. L’occasion de s’extasier une fois de plus sur le talent d’écriture unique des Coréens en matière de personnages.


La hiérarchie des mères de famille de la résidence Sky Castle reproduit celle de leurs maris à l’hôpital Joo Nam. En tant qu’épouse du chef de service de chirurgie orthopédique, Han Seo Jin semble dominer son petit monde avec son allure chic et son air tantôt hautain, tantôt hypocrite selon les interlocuteurs.

L’actrice de cinéma Yum Jung Ah (Deux Sœurs, Le Vieux Jardin) trouve dans ce personnage un rôle en or, qui lui permet de déployer un charisme tout en ambivalence. Car derrière les portes closes de sa luxueuse demeure, Seo Jin n’est qu’une employée obéissante pour son époux (Jung Joon Ho, vu dans Iris, est excellent), et un souffre-douleur pour la mère fortunée de celui-ci.

Intransigeante avec ses filles, Seo Jin n’hésite pas à tout risquer pour que son aînée Ye Seo (Kim Hye Yoon) réussisse ses examens, quitte à la mettre en danger psychologiquement. La réussite à tout prix est une valeur partagée par cette mère ambitieuse et sa petite princesse.

Leur relation fusionnelle devient encore plus intéressante lorsqu’une intruse à la famille fait son entrée en scène, Kim Hye Na (Kim Bo Ra, une révélation).


Face à cette femme sur la corde raide, la tutrice Kim Joo Young représente à la fois une alliée et une adversaire redoutable. Elle est le personnage romanesque par excellence, celle par qui le scandale arrive, qui tient tout le monde sous son joug en coulisses.

Kim Seo Hyung (The Villainess) brille dans un rôle de composition qui restera comme l’un des meilleurs de sa carrière. Tour à tour distinguée et perfide, elle personnifie l’orgueil démesuré qui menace d’engloutir ces parents pourtant bien intentionnés.

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A travers ces personnages, SKY Castle expose une réalité presque documentaire : même à un niveau social élevé, la responsabilité de l’éducation des enfants pèse tout entière sur les mères. Si les enfants subissent bien une pression écrasante, les mères sont aussi tenues de tout investir, tout sacrifier pour leur réussite.


On y découvre par ailleurs les méthodes de travail effarantes de ces lycéens d’élite, comme cette petite cabine en bois installée dans la chambre de Ye Seo, où celle-ci s’isole pendant des heures pour étudier sans être déconcentrée.

Un mobilier similaire était dévoilé dans un épisode de Children of Nobody, à l’intérieur duquel une mère abusive avait placé une caméra afin d’espionner sa fille.

Le drama montre également qu’il est impératif de posséder un certain statut pour espérer entrer dans les plus grandes universités. Dans SKY Castle, ce ne sont pas les parents qui recrutent, mais les tuteurs de luxe qui sélectionnent les familles. La scène qui montre de quelle façon Seo Jin entre en contact avec la tutrice est digne d’un thriller noir.


On comprend que les mœurs des nouveaux venus de la résidence ne plaisent pas à Seo Jin. Aucun d’entre eux ne se plie aux règles de la communauté : Lee Soo Im ne souhaite pas rester au foyer, et son mari Hwang Chi Young ne lèche pas les bottes de Kang Joon Sang à l’hôpital. Leur fils Woo Joo (Kang Chan Hee, du groupe de K-Pop SF9) ne prend pas de cours supplémentaire et réussit tout de même bien à l’école.

La subversion vient aussi du couple Cha, tenu d’une main de fer par le tout-puissant Cha Min Hyuk. Homme de loi dans l’âme, c’est un tyran domestique qui exige de sa femme et de ses fils une obéissance inconditionnelle.

Il est l’un des personnages les plus réussis de SKY Castle, en ce qu’il incarne l’attachement aux valeurs patriarcales, l’ultime résistance à la « féminisation » des valeurs de la société.

L’intelligence du drama est de tourner en dérision ce personnage, tout en mettant en exergue son caractère implacable, voire menaçant. L’acteur Kim Byung Chul, que l’on a aimé dans Ruler: Master of the Mask et Mr. Sunshine, est tout simplement fantastique, tour à tour hilarant et inquiétant.


Il trouve une partenaire idéale en la personne de Yoon Se Ah (Gu Family Book, Stranger), superbe elle aussi dans le rôle de No Seung Hye, l’épouse parfaite qui décide de faire la révolution dans son foyer.

Soutenue par ses deux fils, des agneaux que Cha Min Hyuk tente désespérément de transformer en loups, elle s’arme de patience pour reconquérir la place qui lui est due après des années de renoncements.

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Le quatrième couple de la résidence est le plus simple et le plus drôle, mais il n’en reste pas moins intéressant. Entre Jin Jin Hee et Woo Yang Woo se joue une comédie de genre de chaque instant, à laquelle Oh Na Ra (My Mister) et Jo Jae Yoon (Save Me) apportent énormément de saveur.

Il ramène l’argent à la maison, mais c’est elle qui est la riche héritière entre les deux, et qui lui fait faire ce qu’elle souhaite. Tous deux devront faire face à une réalité : leur fils n’est pas doué pour les études. Comment supporter le qu’en dira-t-on ?


Si SKY Castle traite du système scolaire ultra compétitif propre à la Corée, ses thèmes de fond sont en réalité universels, entre la difficulté d’être parent, les rêves parfois insensés que ceux-ci placent en leur progéniture, et au bout de tout cela, la transmission des valeurs morales à la génération suivante.

C’est sur ce dernier plan que SKY Castle propose le discours le plus audacieux. En poussant ses protagonistes dans leurs derniers retranchements au nom de leurs convictions, ou pour pallier leurs propres défaillances, le drama se pose comme une fiction engagée et exhaustive sur un thème particulièrement vaste.


Ultimement, ces parents doivent se poser la question de ce qu’ils souhaitent véritablement transmettre à leurs enfants. Sans dépeindre les adolescents comme des anges irréprochables, le drama insiste sur le rôle central des parents dans le devenir de ces êtres encore influençables, d’autant plus vulnérables qu’ils sont constamment sous pression.

Par extension, il pointe l’immense responsabilité des adultes dans la construction de la société de demain. Encore faut-il que ces adultes aient eux-mêmes reçu les bons signaux de la part de leurs propres parents.

Ni complaisant, ni racoleur, et surtout jamais nihiliste, SKY Castle fait partie des dramas réalistes les plus importants que la Corée du Sud ait produits ces dernières années. Un rendez-vous immanquable, qui vous fera oublier les poncifs que vous avez pu lire sur le sujet dans la presse française.

Caroline Leroy

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