Après l’annulation de Joseon Exorcist sur la base d’une pétition, la liberté de création artistique est-elle en danger en Corée du Sud ? Quel impact sur l’industrie des séries coréennes ? Décryptage et coup de gueule.

Le sujet enflamme la toile depuis deux semaines. Le 26 mars 2021, la série Joseon Exorcist a été annulée au bout de 2 épisodes sur 16. La raison ? Une pétition adressée à la Maison Bleue accusant cette série fantastique de « distorsion historique ». Près de 220 000 signatures ont convaincu les sponsors de se retirer, la chaîne SBS de plier le genou et l’équipe artistique de la série de présenter des excuses publiques. L’affaire est surréaliste, mais elle ne s’arrête pas là. D’autres dramas récents ou en cours sont désormais pointés du doigt (Mr. Queen, Vincenzo, Snowdrop). En parallèle, des pétitions mondiales de soutien aux équipes de ces séries fleurissent sur Change.org.

Quel mal étrange secoue le monde des dramas coréens ? Voici notre point de vue sur l’affaire Joseon Exorcist et son impact possible sur l’industrie des dramas coréens et la Hallyu.

De quoi parle Joseon Exorcist ?

Pour ceux qui n’auraient pas suivi l’affaire, Joseon Exorcist est un drama d’horreur et d’action réalisé par Shin Kyung Soo (Nokdu Flower) et écrit par Park Gye Ok (Mr Queen). L’histoire plante son décor au 15ème siècle, aux débuts de l’ère Joseon, la dynastie qui a occupé le trône en Corée de 1392 à 1910. Au moment où se déroule l’intrigue de Joseon Exorcist, Yi Bang Won (1367-1422), le cinquième fils du roi Taejo (fondateur de la Dynastie) règne sous le nom du roi Taejong.

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Joseon Exorcist n’est cependant pas un drama historique à proprement parler. Il s’agit en effet d’un drama faisant intervenir le surnaturel, puisque l’histoire imagine une épidémie de possessions démoniaques orchestrée par un démon venu d’Occident.

La chronologie du scandale Joseon Exorcist

Tout s’est passé très vite. Les 22 et 23 mars 2021 sont diffusés les épisodes 1 et 2 de Joseon Exorcist sur la chaîne SBS, l’une des trois grandes chaînes nationales. Nous ne pouvons pas dire que le public ait été pris par surprise. L’acteur principal de la série, Jang Dong Yoon (le prince Chungnyeong), est annoncé au casting dès la mi-novembre 2020 et le sujet du drama est alors déjà connu.

Le 23 mars, le média anglophone Soompi annonce les résultats d’audience du drama : Joseon Exorcist enregistre un score national de 6,7 % et 8,9 %, ce qui est une bonne performance eu égard au genre du drama, qui est déconseillé aux moins de 19 ans et s’avère très violent.

Le même jour, Soompi publie un article évoquant une controverse autour de l’utilisation d’accessoires chinois. Dans une scène de l’épisode 1, le prince Chungnyeong (Jang Dong Yoon) est envoyé aux abords de la frontière avec la Chine des Ming, dans la province d’Uiju, qui se trouve à l’extrême nord-ouest de l’actuelle Corée du Nord. Le prince rencontre le prêtre Johan (Darcy Paquet) et l’emmène dans un pub pour se restaurer. Sur la table se trouve un assortiment de plats chinois : gâteaux de lune, raviolis, œufs de cent ans, liqueur chinoise, etc.

Les Netizens crient au scandale, accusant la série de « distorsion historique », ce qui pousse la production à s’expliquer dans une déclaration : « Nous avons situé cette scène dans les environs du comté de Uiju, pour mettre l’emphase sur le fait que le troisième prince, le prince Chungnyeong, a dû faire un long voyage jusqu’à la frontière chinoise […]. C’est un endroit où l’exorciste occidental peut se reposer après avoir voyagé sur les terres de la Dynastie Ming et être entré à Joseon. Nous avons préparé des accessoires en imaginant qu’il pourrait y avoir une circulation fréquente de Chinois à cet endroit. » La production s’excuse de ne pas avoir anticipé le malaise que cette représentation de la culture chinoise provoquerait en cette période sensible. Les deux pays traversent en effet des tensions à la suite d’une polémique sur le kimchi (voir plus loin).

Le 24 mars, la production du drama et la chaîne SBS publient conjointement un communiqué pour annoncer le report d’une semaine des prochains épisodes. Se confondant en excuses, les deux sociétés promettent notamment que les scènes comportant des accessoires chinois, seront retournées pour la diffusion du drama sur les plateformes VOD. Accusés entre-temps par les internautes d’avoir eu recours à des financements chinois, ils assurent que les financements de Joseon Exorcist sont 100 % coréens. Cette accusation fait suite à une polémique touchant cette fois le drama Vincenzo, critiqué pour avoir eu recours à un placement de produit d’une marque chinoise de bibimbap, un plat typiquement coréen.

Le 25 mars, les rumeurs d’annulation définitive de la série enflent sur la toile, cependant qu’une pétition adressée à la Maison Bleue gagne des dizaines de milliers d’utilisateurs. Elle atteindra d’ailleurs les 216 000 signatures. Le motif invoqué est le suivant : « Si le drama est catégorisé comme fantastique, alors ils auraient dû créer de nouveaux personnages. Ils ont utilisé de véritables personnages historiques. Si les téléspectateurs étrangers regardent ce drama, ils penseront que la représentation des personnages de l’ère Joseon dans le drama est réelle. » (Traduction : K-Selection).

Le 26 mars, la décision est officiellement annoncée par SBS : Joseon Exorcist est annulé dans sa grille de programmation après deux épisodes. Dans les jours qui suivent, les acteurs du drama, le réalisateur et le scénariste font leur mea culpa dans des lettres d’excuses qui évoquent tristement les séances publiques d’autocritique des régimes autoritaires.

Le 28 mars nous apprenons sans surprise que les cours en bourse de la chaîne SBS et de la société de production YG Studioplex ont chuté.

Mr. Queen : les dommages collatéraux

En dehors des frontières de Corée, la décision passe mal. Une pétition de soutien réclamant la diffusion du drama sur Netflix émerge sur Change.org, recueillant des dizaines de milliers de signatures du monde entier.

Entre temps, chez les accusateurs en Corée, l’affaire vire à la cabale contre le scénariste Park Gye Ok, accusé d’être un agent à la solde de la Chine qui aurait pour mission d’infiltrer la culture coréenne. Son drama précédent, Mr. Queen, qui était un remake du drama chinois Go Princess Go, avait remporté un énorme succès en Corée lors de sa diffusion début 2021, mais avait fait l’objet de plaintes pour « distorsion historique » sur le portrait de la reine Cheorin – là encore, rappelons qu’il s’agit d’un drama fantastique. Après avoir reçu près de 800 plaintes, la Korea Communications Standards Commission (KCSC) n’avait pas jugé bon de sanctionner le drama, mais seulement de le mettre sous surveillance administrative.

Le drama Mr. Queen (tvN)

L’affaire Joseon Exorcist ravive la colère de quelques internautes. Sans même attendre que toute cette chasse aux sorcières se tasse, le groupe CJ ENM retire Mr. Queen de toutes les plateformes VOD. Un torrent de haine se déchaîne également contre l’actrice coréenne Shin Hye Sun et les autres acteurs de Mr. Queen. Les internautes vont jusqu’à inonder de messages haineux le site d’une marque de cosmétiques dont elle vient de devenir l’ambassadrice. Là encore, une pétition mondiale de soutien est lancée sur Change.org pour demander que les acteurs soient protégés du cyberharcèlement.

Il est à noter que le drama avait atteint des ratings très élevés en fin de parcours (environ 17,3% d’audience), ce qui témoigne de sa cote d’amour en Corée au moment de la diffusion. Ces internautes en colère sont-ils vraiment représentatifs du peuple coréen ? La décision de CJ ENM est-elle en accord avec la volonté de la majorité du public coréen, ou d’une petite minorité vociférante ?

Les chefs d’accusation contre Joseon Exorcist

Revenons à Joseon Exorcist. Si le drama était initialement incriminé pour l’utilisation d’accessoires et de nourriture chinoise dans une scène, la polémique n’a cessé d’enfler pendant les quelques jours qui ont suivi, faisant émerger d’autres accusations. A l’international, le sujet est chaud et les débats font rage sur Soompi, AllKpop, Koreaboo… Les accusateurs de Joseon Exorcist n’hésitent pas à insulter toute personne opposant un autre point de vue – j’ai moi-même été traquée et insultée sur Twitter par des personnes qui avaient vu mon message dans la pétition de soutien.

Sur la toile, nous avons vu passer trois critiques principales :

  • Distorsion historique : la série donnerait une fausse représentation de l’histoire de Corée.
  • Insulte au le roi Taejong : la scène d’ouverture, où le roi Taejong est plongé dans une hallucination créée par le démon, bafouerait l’honneur du souverain.
  • Infiltration de la culture chinoise : l’accusation se fonde sur l’utilisation d’accessoires chinois. Pour appuyer leur propos, les internautes pointent la vie privée du scénariste Park Gye Ok, qui a passé une partie de sa vie en Chine et est en contrat avec une agence implantée à Hangzhou.

Nous vous proposons d’examiner ces accusations une par une, avant d’aborder les conséquences possibles de l’annulation de Joseon Exorcist.

L’accusation de « distorsion historique » est-elle valable ?

La réponse est non. L’accusation de distorsion historique n’est pas valable, quelle que soit la nature ou la prétendue gravité des erreurs pointées par les internautes. Tout simplement parce que la question de l’exactitude historique n’est pas pertinente dans ce cas. En effet, Joseon Exorcist est une fiction appartenant à un genre bien précis : l’uchronie.

Voici la définition du genre proposée par Wikipedia : « Dans la fiction, l’uchronie est un genre qui repose sur le principe de la réécriture de l’Histoire à partir de la modification du passé. » Autrement dit, l’uchronie repose sur la question « Et si ? ».

Comme l’ont explicité SBS et la production dans leur déclaration du 24 mars, le postulat fantaisiste de Joseon Exorcist est le suivant : et si des esprits démoniaques avaient surgi et avaient pris part aux ambitions humaines pendant le chaos des débuts de Joseon ?

Pour citer d’autres exemples d’uchronies, la série française La Révolution (Aurélien Molas), disponible sur Netflix, imagine qu’un virus transforme les humains en monstres pendant la Révolution, un chapitre-clé de l’Histoire de France – le postulat est proche de Joseon Exorcist. Nous pourrions également citer La Chronique des Bridgerton, une uchronie se déroulant sous la régence anglaise. Les scénaristes ont modifié un élément de la vie du roi George III, avec pour conséquence une mixité ethnique qui atteint toutes les couches de la société.

Le genre de l’uchronie est également présent dans les dramas coréens : The King 2 Hearts imagine que la Corée du Sud est une monarchie constitutionnelle et raconte histoire d’amour entre le roi sud-coréen et une femme soldat nord-coréenne (interprétés par Lee Seung Gi et Ha Ji Won).

Une uchronie est par définition une transformation assumée de l’Histoire. Tout est permis dans une uchronie, l’objectif étant de faire réfléchir sur le monde d’aujourd’hui. Ajoutons que dans Joseon Exorcist, le fait qu’il s’agisse d’une fiction est sans ambiguïté. A moins que les Netizens ayant signé la pétition aient la preuve que les démons et les zombies existent !

Le roi Taejong a-t-il été insulté ?

L’argument selon lequel le roi Taejong a été insulté est incompréhensible de notre point de vue. Elle provient des Netizens, mais aussi du Jeonju Lee Royal Family Association, dont certains membres sont des descendants du clan royal Lee de Joseon.

Premièrement, les internautes arguent que la scène d’ouverture ne s’appuie sur « aucune base historique ». Nous vous renvoyons au chapitre précédent, qui rappelle que Joseon Exorcist est une uchronie. Le série appartient aussi au genre de la fantasy, qui a toujours affectionné le mélange entre Histoire et surnaturel. Ainsi, dans le drama Kang Chi: The Beginning, la scénariste Kang Eun Kyung inventait une amitié entre l’Amiral Yi Sun Shin et le héros, une créature mi-homme mi-gumiho.

Deuxièmement, cette accusation s’appuie uniquement sur la scène d’ouverture, dans laquelle le roi Taejong est victime d’une hallucination créée par Azazel. Au lieu de se cantonner à cette scène et se fier aux récits de quelques internautes, les Netizens en colère auraient pu se donner la peine de regarder les deux épisodes de Joseon Exorcist en entier. En effet, le roi Taejong y est montré comme un souverain qui a toute sa tête et qui cherche à protéger son royaume.

Troisièmement, contrairement au roi Sejong, qui demeure le souverain le plus adulé de l’ère Joseon, le roi Taejong a toujours été un personnage historique controversé à cause du sang qu’il a versé pour accéder au trône. D’ailleurs, l’exercice même de la fiction à caractère historique consiste à apporter un point de vue sur une période et sur des figures historiques. Même le portrait d’un grand homme qui a changé l’Histoire est voué à varier selon les films, séries ou œuvres littéraires. Il est parfaitement légitime de pointer les erreurs historiques d’une œuvre, de s’en moquer ou de s’en énerver. En revanche, la faire interdire pour cette raison est une pratique qui n’a pas sa place dans une démocratie.

Le drama Joseon Exorcist favorise-t-il l’infiltration chinoise ?

Cette accusation est plus délicate, car elle doit être replacée dans son contexte, celui d’une tension politique entre la Chine et la Corée du Sud. La sensibilité sur la nourriture s’explique notamment par une affaire autour du kimchi, un plat emblématique de la cuisine coréenne qui figure depuis 2015 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco.

Selon un article publié le 1er décembre 2020 par Le Point, le conflit aurait éclaté à la suite de fausses informations relayées par un média officiel chinois. Celui-ci aurait affirmé que le processus chinois de fabrication du kimchi aurait reçu une certification de l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Ce à quoi le gouvernement coréen aurait répondu que la certification ne concernait que le paocai, un autre type de légume mariné consommé en Chine. Depuis, le sujet est sensible. Divers conflits ont émergé sur les réseaux sociaux entre des Netizens chinois et coréens, poussant le ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et des Affaires rurales à prendre la parole pour réaffirmer les origines coréennes du kimchi. En somme, le gouvernement coréen a très bien répondu aux provocations des conservateurs chinois.

Joseon Exorcist : la scène par laquelle le scandale est arrivé

Si la colère des Coréens sur l’affaire du kimchi est légitime, il est injuste de la diriger sur la production de Joseon Exorcist et de faire porter à l’équipe artistique le poids des tensions Chine/Corée du Sud. D’ailleurs, la polémique du kimchi n’avait pas encore éclaté quand la scène a été écrite.

En outre, il ne faut pas confondre affirmation de sa propre culture et sentiment xénophobe. Les accusations à l’encontre du scénariste Park Gye Ok, qui font référence à sa vie privée et à ses années passées en Chine, relèvent de la xénophobie, en plus de constituer une forme de harcèlement moral à son égard.

S’agissant de Mr. Queen, il est permis de soupçonner une certaine mauvaise foi dans ces accusations. Il est fort possible que les allusions de la série à la transidentité (dans l’histoire, un homme se réveille dans le corps d’une femme) aient contribué à cette colère et au déchaînement de haine contre l’actrice Shin Hye Sun. On se demande si un film comme King and the Clown, qui évoque l’homosexualité du roi Yonsan, pourrait être fait de nos jours…

Le rôle de l’affaire River Where the Moon Rises

Le problème est que cette colère contre les artistes de l’entertainment coréen avait déjà commencé avant la diffusion de Joseon Exorcist.

Durant tout le mois de mars 2021, nous avons assisté avec consternation à un déchaînement de haine contre des célébrités, sous couvert de révéler des affaires passées de harcèlement scolaire, ou school bullying. Le mode opératoire est toujours le même : un internaute anonyme poste des accusations sur une communauté à l’encontre de la célébrité, la presse s’empare du sujet pour le monter en épingle et la célébrité est obligée de mettre tous ses projets à l’arrêt. L’accusateur prétend toujours avoir des preuves qui, bien entendu, ne sont jamais révélées. Elle appuie généralement son propos par une photo de classe sur laquelle nous pouvons reconnaître la célébrité – il existe d’ailleurs un trafic d’albums scolaires comprenant des photos de stars de K-pop et d’acteurs de dramas.

De Soo Jin de (G)I-DLE à Mingyu de SEVENTEEN, en passant par l’actrice Park Hye Soo ou les acteurs Jo Byung Gyu et Kim Dong Hee, les affaires touchent des jeunes talents dont la célébrité est récente et qui n’ont donc pas trop de pouvoir. Dans certains cas, les accusations sont de simples histoires de cour de récré (les accusations contre Jo Byung Gyu sont édifiantes de bêtise), et dans d’autres, elles présentent la célébrité comme une délinquante, voire une criminelle. Certains cas ont été élucidés. Ainsi, la jeune Park Hye Soo s’est avérée avoir été la victime de deux anciennes camarades de classe toxiques qui l’avaient persécutée en classe. L’actrice n’est pas pour autant réhabilitée et son drama Dear M, qui aurait dû sortir en février, est repoussée à une date indéterminée.

L’une de ces affaires a cependant eu des conséquences dramatiques. Elle concerne l’acteur Ji Soo, accusé par des anonymes d’avoir commis des actes d’intimidation, de délinquance, mais aussi d’agression sexuelle à l’âge de 13-14 ans. Le problème est que son dernier drama, River Where The Moon Rises, une production à gros budget de KBS, est alors en cours de diffusion.

Ji Soo dans River Where The Moon Rises

En l’espace de deux ou trois jours, sans avoir eu le temps de vraiment comprendre ce qui lui arrivait, Ji Soo a été éjecté de la production comme un malpropre et remplacé par un autre acteur. Le tournage était alors terminé à 90 % et 6 épisodes avaient été diffusés. La production n’a pas hésité à retourner toutes les scènes de Ji Soo avec son remplaçant, Na In Woo, mettant ainsi des milliards de wons supplémentaires sur la table. Aujourd’hui, la société de production Victory Content cherche à faire payer les conséquences financières dramatiques de sa décision à Ji Soo et à son agence, KeyEast Entertainment, une filiale de SM Entertainment. Quid de la responsabilité de KBS ?

Avec l’affaire Ji Soo, un pouvoir inédit a été donné aux Netizens sur la base de simples rumeurs, celui de défaire et de remodeler un drama en cours de diffusion, qui plus est sur la chaîne de service public KBS. Cette décision insensée a créé un précédent dangereux, qui explique la panique et le retrait des sponsors de Joseon Exorcist dès l’éclatement de la polémique.

La liberté de création artistique en danger ?

Comme il fallait s’y attendre, les Netizens se sentent des ailes et ne s’arrêtent pas là. Si la tendance des internautes coréens à demander des comptes aux médias coréens n’est pas nouvelle, ces attaques contre l’Entertainment n’ont rien à voir avec un quelconque mouvement civil visant à dénoncer une emprise idéologique. Nous avons affaire à une tentative désordonnée de déstabilisation d’une industrie, qui pourrait avoir des conséquences dramatiques.

Ce n’est certainement pas un hasard si cette vague de haine dirigée contre les artistes survient après une année éprouvante de pandémie de COVID-19. Même si la Corée du Sud fait partie des pays dont la gestion de la crise a été exemplaire (les Coréens ont évité le confinement), l’épidémie a mis certains secteurs en difficulté et aura un impact social important. Il est probable que cette ambiance anxiogène ait son rôle à jouer dans ce déchaînement de violence. Ces internautes perçoivent-ils leurs artistes comme faisant partie d’une classe sociale privilégiée ? Il faudra encore prendre un peu de recul pour analyser ce mouvement.

En tout cas, ces Netizens agissent comme un mouvement ultra identitaire en refusant toute contestation sur le terrain de la représentation historique. En témoigne la nouvelle pétition en vogue, qui se dirige cette fois contre Snowdrop, un drama en fin de tournage qui est prévu dans l’année sur la chaîne câblée JTBC, et dont l’intrigue plante son décor sous la dictature des années 80. Le drama, qui mettra en scène l’acteur Jung Hae In et la chanteuse Kim Jisoo de BLACKPINK, est une romance dont le théâtre est le soulèvement démocratique de 1987.

Qu’est-il reproché à Snowdrop, avant même que la série ait eu le temps de dévoiler une seule image ? Sur la base d’éléments de synopsis ayant fuité sur le web, il est reproché à la scénariste Yoo Hyun Mi de romancer la relation entre un espion de Corée du Nord et une militante du soulèvement démocratique. Les internautes s’offusquent également de la description d’un personnage secondaire, présenté comme un agent de la NIS « respectueux des règles, qui accomplit sa mission sans faillir ». Ils craignent en effet que le drama représente l’agence de manière positive. En somme, les accusations se fondent sur des suppositions construites à partir d’éléments sortis de leur contexte. Là encore, une pétition de soutien a été lancée sur Change.org.

Contrairement à la chaîne SBS, qui s’est mise à genoux avec Joseon Exorcist, JTBC campe sur ses positions et défend sa série, affirmant que ces éléments sont erronés. Le tournage continue, mais des internautes manifestent actuellement devant les locaux de la chaîne au moyen de camions placardés avec des messages militants. Au passage, les manifestants ne sont pas très nombreux.

L’affaire Snowdrop nous ramène vingt ans en arrière, à l’époque de la sortie du film JSA (Joint Security Area) de Park Chan Wook. Aujourd’hui, le film est considéré comme un chef d’œuvre à l’international. Il a d’ailleurs rencontré un grand succès en Corée du Sud. Mais à l’époque, l’idée même d’une amitié entre des soldats du Nord et du Sud avait déclenché des réactions hostiles.

Dans sa review écrite en 2000 sur Koreanfilm.org, le critique Darcy Paquet (qui se trouve être acteur sur Joseon Exorcist) relatait alors l’incident : « Au cours d’un incident bizarre survenu le 26 septembre, vingt membres âgés de l’Association des Vétérans de la JSA ont surgi dans les bureaux de Myung Film, cassant des fenêtres et menaçant physiquement les employés de la compagnie. Ils ont demandé à la société de production de présenter des excuses publiques à l’Armée et d’insérer un avertissement au début et à la fin du film, précisant qu’il s’agissait d’une œuvre de fiction. »

Le film coréen JSA
JSA (Joint Security Area), de Park Chan Wook

Aujourd’hui, un mouvement populaire issu d’Internet tente de faire obstruction au tournage d’une série, Snowdrop, qui aborde un contexte historique et politique – le soulèvement démocratique en 1987. En d’autres termes, les Netizens dont il est question agissent contre la démocratie, alors même qu’ils prétendent défendre la représentation du mouvement démocratique. Nous nageons en pleine contradiction.

Un nouveau risque dans l’industrie des séries coréennes

A l’époque de JSA (Joint Security Area), en 2000, le cinéaste Park Chan Wook avait tenu bon. Le réalisateur Im Sang Soo avait également tenu bon, en 2005, lors de polémique sur le film The President’s Last Bang en 2005, face aux réactions des conservateurs et de la famille du Président Park Chung Hee, qui jugeaient le portrait de ce dernier erroné. Les réalisateurs de cinéma coréen ont gagné leur liberté d’expression aux prix de combats courageux et difficiles.

Le problème, avec les séries, est que le tournage n’est généralement pas terminé au moment où commence leur diffusion. Le déchaînement de ces Netizens, qui entendent donner leur aval à toute expression artistique sur l’Histoire de leur pays, met ainsi en péril la finalisation des œuvres. Ainsi, Joseon Exorcist était tourné à 80 % lorsque la pétition est intervenue. Dès lors que l’équipe présente ses excuses publiques, il est impossible pour le tournage de se poursuivre.

Outre l’immense gâchis de travail et les pertes financières considérables, quelles seront les conséquences pour l’industrie si ce type de comportement perdure ?

Jang Dong Yoon et Kam Woo Sung
Jang Dong Yoon et Kam Woo Sung sur le tournage de Joseon Exorcist

De manière générale, il existe deux éléments que les investisseurs détestent : l’instabilité et le risque. Le changement de casting de River Where The Moon Rises fondé sur des rumeurs, puis l’annulation de Joseon Exorcist en réaction aux pressions identitaires de Netizens, introduisent un nouveau risque dans l’industrie. Désormais, même lorsque la diffusion d’une série commence, les annonceurs et les marchés n’ont plus aucune garantie qu’elle arrivera à son terme. Cette incertitude rend l’industrie des séries TV coréennes instable et fragile.

Ajoutons qu’en pleine crise économique post-COVID-19, 32 milliards de wons – c’est le budget de Joseon Exorcist – viennent de partir en fumée. Non seulement la décision de SBS revient à piétiner des mois de dur labeur pour l’équipe, mais elle met en péril des emplois et risque de provoquer des drames dans les familles.

Netflix, Apple, Disney… Quid des investisseurs étrangers ?

« Les dramas coréens s’adressent à présent à un public global et sont regardés par des personnes du monde entier », notait sur les réseaux sociaux M. Seo Kyoung-duk, professeur à la Sungshin Women’s University, à propos de l’affaire Joseon Exorcist. « Nous ne devrions pas montrer une distorsion de l’Histoire aux spectateurs d’autres continents. » (source : The Strait Times).

Au-delà de l’insulte faite aux spectateurs étrangers, qui sont ouvertement pris pour des idiots dans l’affaire, ce professeur oublie une chose importante : les dramas ne sont pas seulement regardés par des spectateurs internationaux, mais font également de plus en plus appel à des financements globaux par le biais des plateformes telles que Netflix (Kingdom, Love Alarm, etc.) et bientôt Apple TV+ (Pachinko), Disney+ (Our Police Course) et même la plateforme chinoise iQiYi (My Roommate Is A Gumiho). En plus de financer des productions originales comme Kingdom, Netflix met également de l’argent sur la table pour booster les budgets de productions diffusées sur les chaînes coréennes (Vagabond pour SBS, My Country: The New Age pour JTBC), et dont le leader du streaming américain acquiert ensuite les droits de diffusion à l’international.

Cette année, Netflix annonce vouloir investir 500 millions de dollars dans les dramas coréens. Le géant américain vient d’ailleurs d’implanter deux studios de tournage pour faciliter la production de ses dramas coréens. Les studios seront localisés à Paju et à Yeoncheon, dans la province de Gyeonggi (Source : Variety).

Les investisseurs de Netflix semblent bien très disposés à l’égard de la Corée. Vont-t-il le rester longtemps si les dramas coréens sont susceptibles d’être annulés sur la base de pétitions d’internautes en colère ? Auront-ils envie de travailler avec des chaînes qui se mettent à genou à la moindre polémique ? Vont-ils investir longtemps sur les jeunes talents coréens si ces derniers peuvent voir leur carrière brisée sur la foi d’un post anonyme sur un forum ?

Les scénarios possibles

La tourmente que traverse actuellement l’industrie des séries coréennes finira par passer, mais elle aura des conséquences sur la Hallyu. Nous pouvons imaginer plusieurs scénarios possibles.

Le premier est que l’industrie ne se remette pas en question et continue à céder aux pressions des Netizens. Les investisseurs étrangers comme Netflix pourraient alors finir par se désengager de l’industrie, ce qui compromettrait gravement la mondialisation des séries coréennes et ferait reculer la Corée sur le marché global. La Hallyu serait mise en danger.

Le second est que les productions se tournent vers des annonceurs étrangers pour se financer. Les plus attentifs auront déjà remarqué que les productions Netflix sont l’occasion, pour les marques américaines, de prendre la place des marques coréennes à l’écran. Ainsi, dans Love Alarm, les habituels portables Samsung des kdramas sont remplacés par des iPhone d’Apple. Nous pourrions être ainsi amenés à voir de plus en plus de marques étrangères – américaines, mais aussi chinoises – dans les placements de produit, ce qui entraînerait une perte de contrôle de l’industrie des séries et de ses fruits par la Corée du Sud.

Le troisième est que l’industrie revoie son modèle économique en profondeur, afin de réduire sa dépendance aux annonceurs. Car c’est bel et bien à cause du retrait des annonceurs que SBS a décidé d’annuler Joseon Exorcist, et non pour satisfaire ces internautes. L’attitude de JTBC, qui refuse avec fermeté d’interrompre le tournage de Snowdrop, va dans le bon sens. Sans donner de précision, la chaîne a annoncé que le drama trouverait d’autres sources de financement que les marques. Nous espérons que ce mouvement sera suivi et que le secteur entamera une réflexion profonde sur son modèle économique.

En attendant, le gouvernement chinois, qui a émis en 2016 un ban culturel contre la diffusion de productions coréennes en Chine et pousse le développement de productions concurrentes, doit se frotter les mains devant la déstabilisation des industries des k-dramas et de la K-pop.

Plus jamais ça

« J’ai toujours fait de mon mieux pour rester strictement dans la ligne que je m’étais tracée, avec l’idée que les personnes peuvent vivre avec fierté si elles n’ont pas de défauts moraux. Mais à présent que ce type d’incident honteux et mortifiant s’est produit dans le cadre de mon travail, je suis rempli de regret. »

Ces lignes déchirantes sont extraites de la lettre d’excuses de Jang Dong Yoon, acteur principal de Joseon Exorcist, envoyé au front le premier pour calmer le déferlement de haine des Netizens.

Jang Dong Yoon est un jeune talent prometteur dans le monde des dramas coréens. Nous l’avons vu dans The Tale of Nokdu, où il n’hésite pas à se travestir en femme, et Search, où il campe avec beaucoup d’enthousiasme un militaire à la DMZ. Sur le tournage de Joseon Exorcist, il s’est blessé en tombant de cheval, ce qui lui a valu d’apparaître récemment aux SBS Drama Awards le bras dans le plâtre.

Aujourd’hui, Jang Dong Yoon s’excuse d’avoir travaillé dur, d’avoir cru en son drama. Il fait son autocritique en invoquant un manque de valeurs morales dans son choix de jouer dans Joseon Exorcist.

La Corée du Sud regorge de talents exceptionnels, d’idées créatives et de savoir-faire inégalés. Nous ne voulons plus jamais voir un artiste rougir de son art et s’humilier de cette manière.

Elodie Leroy

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